La décroissance - en 1993

Durée de lecture : 4 minutes

6 janvier 2010 / Hervé Kempf



Dans un article publié en 1993 dans Libération, l’auteur employait, au détour d’une phrase, le terme de « décroissance ». Pour le reste, l’article reste hélas pertinent plus de quinze ans plus tard.


Se réjouir de la crise

Faut-il se réjouir de la crise ? Oui ! C’est du moins ce que devraient clamer sans complexe ceux pour qui l’écologie est autre chose qu’une question décorative. Car enfin, faut-il déplorer que la vente d’automobiles chute de plus de 20 % par an ? Non, dès lors que l’on critique l’engorgement absurde auquel conduit le “tout automobile”. Doit-on regretter le ralentissement du bâtiment et des travaux publics ? Non, quand cette activité, artificiellement soutenue à coups de fausses factures et de prévarication, conduit à la défiguration des paysages sans même l’excuse d’un bilan économique positif.

Devrait-on craindre la décroissance des consommations énergétiques ? Non, quand ici le gaspillage improductif est posé comme signe de la prospérité. Et plus généralement, faudrait-il se joindre au choeur des pleureuses, qui gémissent en contemplant le “taux de croissance du PIB” flirter avec la ligne étale du zéro ? Non, si l’on affirme que le niveau des productions matérielles a atteint un niveau où l’équilibre de la biosphère est compromis, sans que, pour autant, les sociétés humaines aient trouvé une plus grande sérénité.

Au total, il est urgent de critiquer l’absolutisme du taux de croissance, et de démontrer que la fixation obsessionnelle sur cet indice sert surtout à masquer le conservatisme foncier des sociétés occidentales.
Par quoi se manifeste la récession ? Par une croissance du produit intérieur brut faible ou négative, d’une part, et par un taux de chômage croissant, d’autre part. Ces deux phénomènes sont-ils liés ? Non. Du moins, pas aussi étroitement que le discours monomaniaque dominant tend à le faire croire.

Le taux de croissance du PIB reflète l’évolution de la production. Quant au taux de chômage, il mesure le niveau d’utilisation de la main-d’oeuvre disponible. Assez strictement corrélés autrefois, ces deux indices sont découplés depuis que l’accroissement de la production dépend essentiellement de l’amélioration de la productivité du capital - autrement dit, des machines. C’est là l’effet majeur de la révolution informatique, qui a pris toute son ampleur dans les années 1980. Ainsi, il est possible d’accroître la production d’une société tout en diminuant le travail utilisé : ce stupéfiant résultat s’est observé nettement depuis 1985. Le phénomène est fondamental : il signifie qu’il faut analyser croissance de la production et niveau de l’emploi de manière distincte.

Du concept actuel de taux de croissance, on connaît bien les tares : il est, en premier lieu, inapte à saisir totalement le coût d’atteinte à la biosphère et de destruction des ressources naturelles des activités productives. Il favorise donc un travail artificiel et fragile, où la création d’emplois s’opère par la destruction du capital naturel. Le réflexe de faire payer à la nature les dysfonctionnements sociaux reste vivace : le plan balladurien prévoit ainsi l’achèvement du tunnel du Somport et la construction de nouvelles autoroutes, tandis que le projet de barrage de Serre de la Fare revient à la surface. Inversement, le taux de croissance n’enregistre pas les bénéfices de bien-être procurés par l’amélioration des indices sociaux (par exemple, une moindre violence ou une meilleure santé) ou environnementaux (un accroissement des espaces verts ou une diminution des embouteillages). Au total, cette conception exprime une structuration de l’économie dans laquelle la production de biens matériels est survalorisée, la fourniture de services immatériels ou non monétarisés sous-valorisée. Or, on l’a vu, la production matérielle requiert toujours moins de main d’oeuvre, tandis que le secteur des services, au potentiel d’emploi très grand et pour partie inconnu, est handicapé. C’est dans ce dysfonctionnement qu’il faut chercher une des racines les plus vigoureuses du chômage.

S’il perdure, malgré son effet délétère, c’est qu’il remplit une fonction sociale précise : maintenir une structure des revenus inégalitaire, d’une part au sein même des sociétés occidentales, d’autre part entre celles-ci et les pays de l’Est ou du Sud. La crispation égoïste des plus riches explique donc que soit entretenue la fiction selon laquelle un surcroît de ressources matérielles résoudra la crise sociale. La conséquence de cette situation est que crise sociale et crise écologique s’approfondissent et s’entretiennent l’une l’autre, et que la recherche désespérée de la “croissance” fragilise toujours plus l’équilibre écologique, sans pour autant guérir la plaie du chômage. Plus que dans les recettes d’une autre époque, les solutions sont à rechercher dans une adaptation au mouvement de récession matérielle : sur le plan de la réflexion économique, par la remise en cause des outils usuels de description de l’activité productive. Et plus généralement, en posant crûment la question de la redistribution des richesses, sans laquelle la proposition de partage du travail n’est pas opératoire.

Hervé Kempf

Journaliste, auteur de L’économie à l’épreuve de l’écologie (Hatier, 1992).






Source : Article publié dans Libération le mercredi 9 juin 1993.

Lire aussi : EXCLUSIF : Hervé Kempf : « Je suis un objecteur de croissance »



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