La jeunesse est l’avenir de l’homme

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6 septembre 2010 / Bernard Stiegler


Le consumérisme qui semble dominer notre époque - je dis qu’il semble dominer, parce que chacun sent bien qu’il n’est plus viable, qu’il est devenu toxique, que tout cela ne pourra pas durer et que quelque chose d’autre se cherche - frappe violemment une grande partie de la jeunesse, dont on a parfois l’impression (à tort, j’essaierai de dire pourquoi plus tard) qu’elle ne connaît aucune autre réalité que la marchandise jetable, c’est à dire en fin de compte sans réelle valeur. Et on l’a l’impression que la jeunesse se sent elle-même être sans valeur, et vivre dans un monde dévalué.

Le consumérisme cependant, n’est pas un phénomène nouveau. Ce que nous vivons en ce moment constitue le terme d’un processus. Que quelque chose se termine, c’est ce dont l’effondrement de General Motors a été l’indice planétaire en 2008.

2008 a signé la fin d’un processus qui a démarré au début du 20e siècle de manière embryonnaire, et qui ne s’est véritablement imposé, en particulier en Europe occidentale, qu’après la seconde guerre mondiale, surtout à partir des années 60.

Au cours de cette décennie, la jeunesse a été visée, « ciblée » et systématiquement harponnée par les médias de masse, en particulier, en France, à travers ce que l’on appelait alors les « radios périphériques », c’est à dire non autorisées à émettre sur le territoire national, parce que privées et financées par la publicité : Europe n°1 et RTL.

C’est à cette époque qu’est née l’émission Salut les copains, qui est aussi devenue un hebdomadaire, et qui a fabriqué la période dite « yéyé ».

Il s’agissait alors de « segmenter » les marchés, comme dit le marketing. Et pour cela, de modifier les rapports intergénérationnels, de façonner une « culture jeune », etc.

Ce fut aussi, et au plan mondial, l’avènement - après le rock’n roll dans l’Amérique des années 50 - de la pop music, non sans rapport avec le pop’art.

Le phénomène sera très complexe, puisqu’il se combinera avec la lutte de la jeunesse américaine puis internationale contre la guerre du Vietnam.

Ceci conduira aussi à 1968.

Pourtant, et en apparente contradiction avec cette issue historique (qui reste encore très mal analysée), en lien étroit avec tout cela que l’on a appelé la contre-culture, la jeunesse deviendra alors et d’abord un marché, et avec elle, l’anti-conformisme deviendra un argument de vente, sinon le principal argument de vente.

C’est un véritable marketing de la jeunesse qui s’impose ainsi, qui tend à se substituer aux acteurs éducatifs, parents et enseignants, aux institutions scolaire et familiale, et qui devient le principal segment de marché au service de la résolution d’un problème endémique du capitalisme industriel : l’excédent de production.

Les agences de publicité qui fleurissent alors en Europe, inspirées par la recherche des motivations née en Amérique après la seconde guerre mondiale, elle même inspirée des méthodes mises au point par Edward Bernays dans les années 20, commencent dès lors à cultiver un « style jeune » et valorisent systématiquement la nouveauté en l’opposant à tout ce qui est hérité et transmis.

C’est ainsi qu’aux USA, en 1955, une agence de publicité anticipant ce qui allait devenir, à la fin du siècle, le mode de vie de la planète entière, peut écrire que ce qui fait la grandeur de ce pays [l’Amérique du Nord], c’est la création de besoins et de désirs, la création du dégoût pour tout ce qui est vieux et démodé.

La jeunesse et même souvent l’enfance sont évidemment ici les « cibles » prioritaires parce qu’elles sont beaucoup plus réceptives que les générations adultes.

Il faut insister sur le fait que le capitalisme surproduit de manière structurelle, qu’il se trouve toujours confronté au risque de la crise économique, et que pour pouvoir faire tourner ses machines et amortir ses investissements, il entretient un processus de développement permanent (d’innovation) auquel toute la société participe : les capitalistes eux-mêmes, mais aussi les syndicats et les travailleurs.

Lorsque l’on produit un bien nouveau, tout le monde veut qu’il se vende parce que tout le monde veut du travail et du « pouvoir d’achat ».

Cette machine consumériste, en particulier avec l’avènement du transistor, et pour pouvoir pénétrer la société plus rapidement, va viser en priorité la jeunesse parce qu’elle est beaucoup plus plastique que les générations adultes.

C’est ainsi que va apparaître cette génération dont une partie, se sentant instrumentalisée, va cependant et par contre-coup devenir contestataire, et dénoncer la « société de consommation » en se référant à Guy Debord, à Herbert Marcuse et à Jean Baudrillard, en mai 1968, et en France, mais aussi à San Francisco, à Tokyo - et même à Prague (mais c’est là un autre élément de contexte qu’il faudrait analyser pour lui-même en revenant sur l’expérience conduite alors par Alexandre Dubcek).

Pendant très longtemps, on ne va pas bien comprendre ce qui se joue là. Or il s’agit du début d’un processus qui conduit à la destruction des relations intergénérationnelles.

Les relations intergénérationnelles sont fondamentales : je ne peux devenir adulte qu’à la condition d’avoir été enfant, c’est à dire d’avoir reçu ce que seuls un père et une mère peuvent me léguer (y compris bien sûr comme parents adoptifs). Ces relations me disent et m’enseignent qu’il y a des choses qui me dépassent, que je reconnais, et devant lesquelles je m’incline - sans nécessairement m’y soumettre, mais en en reconnaissant l’autorité.

C’est parce que je reconnais l’expérience de mes parents, c’est à dire ce qu’ils m’ont transmis, à travers leur langage, leurs amis, leur culture et leurs passions, y compris leur propre reconnaissance vis à vis de leurs aînés, toutes choses reçues d’eux et sur quoi je me suis construit, que je tiens à la vie, et que je sais que, comme dit le pédiatre Donald Winnicott, « la vie vaut le coup d’être vécue ». Et que du coup je vaux quelque chose moi-même. Je développe ces questions dans un livre à paraître, Ce qui fait que la vie vaut le coup d’être vécue (1).

Or, comment ne pas être inquiet à cet égard, comment ne pas avoir l’impression que bien souvent, dans la jeunesse actuelle, ce sentiment de ce qui fait que la vie vaut le coup d’être vécue semble s’affaiblir, sinon disparaître ? Et que les jeunes gens ont perdu le sentiment de leur propre valeur, et de ce que vaut la jeunesse ?

Le sentiment de ce qui vaut, et qui du coup vaut le coup d’être vécu, c’est ce qui, chez les humains, est transmis à travers une longue chaîne intergénérationnelle, qui constitue aussi la base d’une confiance en soi et dans les autres sans laquelle une société est impossible. Or, je crois que cette confiance intergénérationnelle a malheureusement été ruinée par la façon dont le rapport entre les générations a été progressivement détruit et court-circuité par les médias audiovisuels en particulier.

C’est ce que j’ai tenté de montrer dans « Prendre soin. De la jeunesse et de générations » (2) , où j’analyse une campagne au cours de laquelle la chaine de télévision Canal J explique pourquoi elle est beaucoup plus intéressante pour les enfants et les jeunes que leurs parents ou leurs grands-parents - et je trouve scandaleux que les pouvoirs publics n’aient pas interdit cette publicité et condamné la chaîne qui l’avait commanditée.

Au lieu de cela, ces pouvoirs publics ont préféré faire des enfants - notamment de ceux qui sombrent dans la délinquance faute de ce soin élémentaire que constitue la relation intergénérationnelle porteuse de reconnaissance et de confiance - des boucs-émissaires, en supprimant l’excuse de minorité (c’est à dire les tribunaux d’assises soumis à une juridiction réservée aux mineurs), et plus généralement, et plus récemment, en pénalisant les familles fragilisées par cet état de fait, directement issu du consumérisme, qui ruine l’autorité des parents, et en supprimant les allocations familiales dans les familles dont des enfants sont absents de l’école.

La filiation - qui est la condition de constitution d’un appareil psychique capable de devenir adulte, et qui se prolonge et s’enrichit avec l’éducation prise en charge par les établissements d’enseignement - : voilà ce que le consumérisme détruit. Et les conséquences de cet état de fait sont calamiteuses. Le marketing mène cette politique de manière systématique et raisonnée. Je ne dis pas qu’il le fait de manière délibérée : le consumérisme ne voulait probablement pas détruire les liens parents-enfants ; mais les spécialistes du marketing ont empiriquement constaté qu’il était plus facile de faire pression sur les enfants pour faire consommer les parents - en France, 43% des actes d’achat sont réalisés sous la pression des enfants - et ils en ont tiré les conséquences commerciales, tout en se moquant des conséquences sociales.

Quant à la puissance publique, elle est devenue l’impuissance publique, totalement soumise à ce modèle toxique, et elle a mis en oeuvre une véritable incurie politique et sociale, face à cette incurie économique qu’est le consumérisme. Tout cela a conduit à la pénalisation et à la criminalisation de la jeunesse et des familles face à des entreprises, des médias et des publicistes qui ont tous les droits. Je ne parle même pas du projet de ficher les enfants de trois ans supposés manifester des troubles du comportement.

Or, les conséquences sociales - dont on fait porter la responsabilité aux parents et aux enfants, ce qui est littéralement une honte - sont devenues extrêmes et terribles. Dans une société où l’acte d’achat est le plus important, où l’argent est érigé en valeur absolue, cela veut simplement dire qu’il n’y a plus de parents, plus d’adultes, plus d’autorité et donc plus d’enfants non plus.

Dans cette vaste entreprise de détournement de l’attention des enfants vers les marchandises, les parents sont expulsés, décrédibilisés - « ringardisés », comme on disait il y a quelques années. - mais aussi mis en position d’accusés. Quant aux enfants, ils sont abandonnés à une condition orpheline provoquée par cette incurie.

En détruisant l’autorité des parents sur les enfants, on détruit du même coup le pouvoir symbolique de la Loi (c’est à dire de ce qui stabilise sous la forme d’un contrat social une compréhension historique et partagée de l’intérêt général) au profit d’un « surmoi automatique » (c’est une expression de Marcuse) qui ne fonctionne que par la répression, et non plus par l’intériorisation - intériorisation à laquelle la puissance publique et symbolique a définitivement renoncé : le citoyen est lui-même et en tant que tel devenu un consommateur auquel on inculque des réflexes conditionnés et que l’on contrôle par la peur du radar automatique et la caméra de video-surveillance.

Mais on ne compte plus sur l’esprit civique parce qu’on n’en a plus soi-même.

Et en renonçant à l’intériorisation symbolique, on a aussi renoncé à la confiance - c’est à dire, au fond, à la paix civile.

De mode limite du fonctionnement social, la répression tend ainsi à devenir son mode ordinaire.

Pour autant, il ne s’agit pas simplement d’un nouvel épisode de la « lutte des classes ». L’anéantissement de la relation intergénérationnelle n’a pas seulement lieu dans les populations pauvres : les déterminismes sociaux « classiques » sont ici en partie dépassés. Les enfants des classes populaires sont bien entendu plus fragiles et plus menacés que ceux du patron de M6 - qui avait un jour déclaré qu’il ne souhaitait pas que ses propres enfants regardent M6 - , mais d’une manière générale, les anticorps sociaux fonctionnent de moins en moins bien quelles que soient les catégories de populations. C’est entre les générations que cela se joue, et non entre les classes sociales - même si les deux polarités se combinent évidemment.

Or, c’est aussi cela qui est intéressant, car cela a pour conséquence que la lutte sociale et politique passe aujourd’hui par l’intérêt général. Autrement dit pour que les grands banquiers et les grands industriels se disent qu’il n’est plus possible de continuer comme ça, il faut que leurs propres enfants soient menacés par cette pollution mentale, comme leur propre oxygène commence à leur manquer.

Il y a un discours nouveau à tenir sur l’intérêt général pour sortir de l’ultra court-termisme du capitalisme et de la jetabilité généralisée qu’il induit (jetabilité des produits que l’on consomme, des ouvriers qui les produisent, et des entreprises elles-mêmes, que les LBO démantèlent puis revendent « par appartements » en Chine ou en Inde).

Ici et pour finir je voudrais insister sur le fait que ce discours de l’intérêt général passe essentiellement par la jeunesse non seulement comme objet de préoccupation des parents et des adultes en général, mais aussi comme sujet de cette préoccupation.

Et ici, il faut bien reconnaître que ce n’est pas seulement le marketing qui induit toutes ces ruptures : l’accélération de l’innovation joue évidemment aussi et de son seul fait un rôle majeur.

Or, si la jeunesse est très réceptive à cette innovation, en particulier au numérique, c’est aussi parce que cette technologie est porteuse de possibilités économique, culturelles et politiques alternatives. C’est ce que j’appelle, avec l’association Ars Industrialis, l’économie de la contribution (3).

Les jeunes générations sont souvent très engagées dans les modèles et les pratiques qui représentent pour nous les embryons de ces pratiques sociales, culturelles et économiques nouvelles. De ce point de vue là, une question fondamentale pour l’avenir est de parvenir à faire travailler ensemble les générations à partir des savoirs qui sont les leurs, et qu’il faut faire se rapprocher et se féconder.

Une partie importante de la jeunesse trouve dans les médias numériques des modèles non-consuméristes, c’est à dire ne reposant plus sur l’opposition production/consommation.

L’économie de la contribution s’est concrétisée dans les logiciels libres, l’encyclopédie Wikipedia, et de nombreuses autres formes de pratiques collaboratives moins connues. Ces modèles ne concernent pas que le numérique, ils se retrouvent dans beaucoup d’autres domaines, comme la production énergétique décentralisée : avec les réseaux de distribution d’électricité intelligents, les « smart grids », le consommateur est également producteur d’électricité.

Ce qui est en jeu dans cette nouvelle révolution industrielle, c’est aussi la réarticulation du lien intergénérationnel, c’est à dire le réagencement des savoirs, et la mobilisation de la jeunesse dans de grands projets d’avenir pour lesquels elle est motivée.

La jeunesse vaut beaucoup plus qu’elle ne le croit et que nous ne le lui disons. Il nous faut à présent l’admettre, lui faire confiance, et l’en convaincre. Elle a des savoirs qui lui sont propres en effet, et qui sont issus du devenir technologique qu’elle s’approprie comme génération des « digital natives ». Et ceci doit devenir un projet économique et politique intergénérationnel, et la base d’un nouveau projet social.

Pour cela, il faut que la puissance publique mette en oeuvre des dispositifs de financement de ce que l’on appelle les externalités positives. Celles-ci désignent des valeurs économiques et sociales indispensables au fonctionnement de la société, mais qui ne sont pas « monétarisées » par des marchés. On parle en ce sens de pollinisation, par référence à l’activité des abeilles qui fécondent leurs végétaux tout en butinant pour faire leur miel.

Je travaille actuellement avec mes amis d’Ars Industrialis, mais aussi avec des collectivités territoriales, à des modèles économiques où, plutôt que de distribuer des aides sociales, la puissance publique allouerait des fonds sur des projets contributifs - et en particulier pour les jeunes générations. Il s’agit de passer de l’aide sociale à l’investissement social, et cela concerne la jeunesse en tout premier lieu.

J’ai aussi plaidé (4) pour que la puissance publique se renouvelle en profondeur en recrutant massivement des jeunes gens en contrats temporaires, et afin de se moderniser - non pas en réduisant ses moyens et en renonçant à ses missions, incurie qui conduit à nombre des maux que j’ai décrits ici, mais au contraire en mettant en oeuvre de nouvelles missions inscrites dans le cadre d’un immense changement de modèle dont nous savons tous qu’il est indispensable si nous vouons que l’humanité perdure et que les générations futures puissent vivre dignement.

Ce dont la jeunesse a besoin, c’est une véritable perspective. Pour cela, il faut lui faire confiance, compter sur elle, faire appel aux compétences qu’elle acquiert aussi dans ces situations si difficiles.

Aujourd’hui, 25% des jeunes sont au chômage, selon les estimations officielles. Faute d’un sursaut qui renverse la situation du tout au tout, nous allons inévitablement au devant d’un conflit intergénérationnel majeur. »

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Notes :

(1) Flammarion, sortie en librairie le 6 octobre 2010

(2) Flammarion, 2008

(3) Cf : http://www.arsindustrialis.org

(4) dans La télécratie contre le démocratie. Lettre ouverte à nos représentants politiques, Flammarion, 2007.




Source : http://arsindustrialis.org/la-jeune....

Lire aussi : Génération 68, arrêtez ! http://www.reporterre.net/spip.php?...

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