La mafia envahit le marché de l’environnement. Sonia Alfano sonne l’alarme

Durée de lecture : 6 minutes

26 novembre 2013 / Andrea Barolini (Reporterre)

Le crime organisé investit les marchés de l’environnement, alors que des dizaines de milliers de personnes ont défilé le 16 novembre à Naples contre la pollution des terres par la mafia. Dans un entretien avec Reporterre, la députée européenne spécialiste de ce problème, Sonia Alfano, affirme qu’il y a connivences entre le crime organisé et les plus hautes autorités. Elle déplore la passivité des institutions européennes devant l’« écomafia ».


Sonia Alfano est députée européenne, présidente de la Commission spéciale sur la Criminalité organisée, corruption et blanchiment de capitaux. Fille d’un journaliste italien assassiné par la mafia en 1993, elle a consacré son activité politique à la lutte contre le crime. Elle est aussi présidente de l’Association nationale des proches des victimes de la mafia.. Elle répond aux questions de Reporterre, alors que samedi 16 novembre, des milliers d’Italiens ont manifesté contre la mafia.

- Sonia Alfano -

Reporterre - Il y a un an et demi, vous étiez élue présidente de la Commission spéciale sur la criminalité organisée du Parlement européen. Quel bilan tirez-vous de cette mission ?

Quand j’ai commencé mon mandat de parlementaire européenne, beaucoup de collègues pensaient que le problème de la mafia n’était qu’une question essentiellement italienne. Bien sûr il y avait des exceptions, comme la suédoise Cecilia Malmström qui, dès 2010, avait souligné que la criminalité organisée est présente dans tous les Pays de l’Union. Maintenant, grâce au travail de la Commission, on a évolué.

Quels principaux résultats avez-vous obtenus ?

On a structuré une collaboration avec les systèmes judiciaires et d’investigation des pays européens. On a pu démontrer que les organisations criminelles des différents territoires sont bien liées entre elles. Elles s’épaulent sur le trafic de stupéfiants, par des pactes tacites. Par exemple, quand la distribution des drogues par les criminels locaux n’est pas suffisante dans certains lieux d’Europe, la « ndrangheta » [la mafia italienne de la Calabre] intervient.

Mais aujourd’hui, il faut tenir compte des mafias présentes dans les Balkans, ou de celles originaires du Nigeria ou de Chine. Elles sont très organisées et très puissantes. On a présenté un rapport au Parlement européen dans lequel on a expliqué tous ces problèmes.

Si la mafia a été sous-estimée, qu’en est-il de l’écomafia ?

L’environnement est un des « actifs » les plus importants de l’industrie de la mafia. Il y a des nouvelles activités auxquelles la criminalité s’intéresse, comme l’éolien ou le photovoltaïque. La mafia peut opérer plus vite que les entrepreneurs honnêtes ou que les institutions, simplement parce qu’elle s’affranchit des règles. Mais il ne s’agit pas que d’un problème de criminalité.

C’est-à-dire ?

Cela a de grandes conséquences sur la santé publique. Une bonne partie du sud de l’Italie est empoisonnée par des déchets toxiques qui ont été vendus aux organisations criminelles italiennes par des entreprises de certains pays d’Europe du Nord, comme l’Allemagne ou les Pays Bas, pour éviter de payer les tarifs imposés par la loi. Les déclarations du collaborateur de justice Carmine Schiavone ont donné des détails très importants à ce sujet. Il s’agit de faits qui remontent à plusieurs dizaines d’années, mais qui sont seulement maintenant de notoriété publique.

[Carmine Schiavone est un repenti de mafia. Une fois affilié au clan des Casalesi (la mafia de la ville de Caserta, en Campanie), en octobre 1997, il a parlé à la Commission parlementaire d’enquête italienne sur les déchets, en expliquant qu’à cause du trafic illicite sur le territoire d’Italie du Sud, des substances extrêmement toxiques ont été enterrées ou versées dans les rivières. Et que, par conséquent, « dans les vingt prochaines années toute la population risque de mourir du cancer ». Ses déclarations ont été déclassifiés récemment par le gouvernement italien.]

- Carmine Schiavone -

Donc l’Etat italien était conscient des risques environnementaux et pour la santé publique.

Les activités mafieuses de déchets ne sont pas menées pendant la nuit. Il suffit d’aller en plein jour dans certaines zones de la Campanie pour voir des colonnes de fumée qui s’élèvent, ou des camions qui déchargent des déchets. Tout est fait sous les yeux de tout le monde. De plus, toutes les familles comptent désormais un malade. La mafia et ses effets sont très visibles. Il existe un système de corruption et de connivence très vaste, sur lequel la criminalité organisée peut compter.

Même au niveau des instituions ?

La mafia ne peut pas opérer si tranquillement sans des implications dans les collectivités locales comme dans les institutions nationales. Mais il ne s’agit pas d’un phénomène uniquement italien : j’ai constaté des comportements que je n’ai pas peur de qualifier de complicité dans d’autres pays.

Par exemple ?

Si, en Italie, la mafia est parvenue à couler des navires truffés de déchets radioactifs dans la mer, tout le monde sait, à commencer par les douaniers, qu’il y a des trafics illicites dans les ports de Rotterdam ou d’Anvers. Tout ceci n’est pas seulement la conséquence de l’activité criminelle : il y a des accord entre les systèmes criminels et des institutions corrompues.

On peut dire qu’ils ne comprennent pas la gravité de leur comportements ?

Il y a deux problèmes : l’incapacité d’exercice et la superficialité de la part de la politique européenne comme des Etats membres. Il y a des pays où les mafias sont bien présentes dans l’économie, mais où les gouvernements font comme si de rien n’était. Selon moi, il s’agit de comportements délictueux.

J’imagine que vous avez essayé de leur expliquer ce qui se passe quand les institutions ne luttent pas contre les mafias...

Bien sûr. Mais quelqu’un m’a répondu qu’il n’était intéressé qu’à la production économique et aux recettes fiscales. C’est-à-dire que si une entreprise agit de façon illégale, mais qu’elle paie des impôts, ça va. Dans cette période de crise, la seule chose importante pour certains responsables est la liquidité.

Quelle est donc la solution ?

C’est difficile à dire. Il y a des résistances très fortes. Récemment j’ai proposé au Parlement européen d’introduire le trafic illicite de déchets dans la listes des « Euro-crimes ». J’ai demandé un débat, mais personne n’a répondu. Et l’amendement n’a pas été approuvé.

Pensez-vous que même au sein du Parlement européen, il y ait des connivences avec la mafia ?

Je crois qu’on porte une attention insuffisante à ce problème par ignorance. J’insiste : il faudra trouver forcement une solution. Il faudrait mettre à zéro la politique de certains pays. Si on le fait pas, il sera très difficile d’obtenir un changement.

- Propos recueillis par Andrea Barolini


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Source : Andrea Barolini pour Reporterre.

Photos :
- Une : Libération.fr
- Sonia Alfano : Edicola di Pinuccio
- Carmine Schiavone : Tutt’oggi.

Lire aussi : En Italie, l’environnement tombe dans les mains de la mafia.


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