La nature peau de chagrin

Durée de lecture : 8 minutes

14 avril 2009 / Louis-Gilles Francoeur

Au Québec comme en France, les espaces naturels sont assaillis plus que jamais par une urbanisation sans fin.


Il y a deux semaines, je filais à moitié endormi en raison du décalage horaire dans le TGV Paris-Nîmes en direction du parc national des Cévennes, le plus grand de France.Mon regard a été attiré d’abord par cette clôture en continu qui s’étend sur des centaines de kilomètres pour éviter que des cerfs ou des sangliers ne se retrouvent sur la voie du si confortable bolide d’acier. Aux vitesses qu’il atteint, il suffit d’un obstacle relativement mineur pour qu’il sorte de ses gonds...

Évidemment, pour permettre aux animaux de passer sous ce véritable mur de Berlin clôturé de 600 km, on a pratiqué des passages souterrains pour les animaux, comme on le fait pour les véhicules des humains. Mais l’obstacle est là, néanmoins, gigantesque, qui fragmente comme les autoroutes les cheptels sauvages encore présents dans la nature française, des cheptels encore importants comme dans le cas des sangliers notamment.

Je me disais en regardant défiler le paysage qu’ici au Québec et en Amérique, nos autoroutes jouent à peu près le même rôle que le « mur » du TGV, à cette différence près que nos animaux peuvent passer par-dessus l’obstacle routier, mais avec tous les risques que cela comporte. Le problème est particulièrement aigu d’ailleurs dans les régions sauvages comme la réserve des Laurentides, que traversera bientôt une autoroute où il ne fera pas bon rencontrer les orignaux à haute vitesse. Québec va certes y installer des barrières, des passages souterrains et, pourquoi pas, des ponts surélevés naturalisés avec des arbres comme on l’a expérimenté avec succès dans l’ouest du continent.

Mais puisque ces traverses seront relativement rares, les risques de rencontres fortuites avec les grands gibiers (ours, orignaux et cerfs) vont augmenter sensiblement, des risques qu’on aurait pu limiter si Québec avait plutôt modernisé cette route par de véritables doubles voies à prise progressive dans les secteurs montagneux, et s’il avait détourné le transport par camion vers le transport maritime, ce qu’il faudra faire de toute façon pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Beau gaspillage entre-temps d’argent et de milieux naturels, une fois de plus !

J’en étais à ces réflexions et comparaisons lorsque je me suis aperçu que nous étions déjà fort éloignés de Paris, mais que le milieu demeurait partout densément habité. J’ai alors entrepris un petit jeu : dès que je voyais une habitation, je commençais à compter les secondes. Eh bien, je n’ai pas pu aller plus loin que 21 secondes entre deux traces d’habitation sur 600 km, ce qui donne une idée de la densité humaine dans ce corridor - il faut le dire, un des plus peuplés de France.

Certes, à la vitesse d’un TGV, soit autour de 250 km/h, on franchit environ 1,5 km en 21 secondes, si mes calculs sont exacts. Il faut réaliser ce que cela veut dire : cela signifie qu’à peu près tous les milieux naturels importants ont disparu dans cet immense corridor.Et des images du Québec me sont revenues. De retour au printemps d’un voyage à Québec, sur la 40, je me surprenais de constater qu’entre Trois-Rivières et Montréal, on voit presque en permanence des lumières de maisons ou d’agglomérations quelque part dans le champ de vision.

Quand on file dans les Laurentides, par l’autoroute et encore plus par la route, le chapelet de maisons et d’agglomérations s’est aussi densifié radicalement depuis les années 1960. Quand on allait écouter les chansonniers dans le nord de Montréal, je vous assure que le paysage était radicalement différent, troué de magnifiques percées agricoles, qui se sont reboisées depuis leur achat par des villégiateurs insouciants de la protection du paysage.

Mais ces réflexions en amènent une autre que personne ne soulève malgré ses conséquences à long terme : au rythme d’augmentation de la population et de l’industrialisation, de quoi aura l’air le Québec dans 100 ans ? Si sa population passe de sept à neuf ou 10 millions, voire davantage, est-ce qu’il sera toujours ce lieu mythique lorsque la nature sauvage, qui était au bout du jardin, sera accessible seulement au-delà de Mont-Laurier, du Lac-Saint-Jean ou de Parent ? Joliette, Drummondville, Valleyfield et Saint-Jérôme seront, à ce rythme de développement, devenus des arrondissements de Montréal. Et Mont-Laurier, Trois-Rivières et Sherbrooke, les nouvelles frontières de la ruralité ?

Cette caricature montre bien la possibilité d’une dénaturation majeure du paysage québécois, qui résultera d’un développement économique, et d’une croissance importante de la population, ce qui aura des impacts profonds sur l’identité québécoise. Un changement à côté du duquel ceux amorcés par les accommodements raisonnables ou déraisonnables feront figure d’anecdotes.

Depuis des centaines d’années, notre identité culturelle repose sur une perception du territoire et du paysage comme étant d’abord un milieu sauvage où les espèces vivantes coexistent étroitement avec les humains. Une grande partie des urbains d’aujourd’hui sont d’anciens habitants des campagnes et des petites villes rurales du Québec où cette perception des grands espaces verts - incluant les paysages agricoles qui n’en étaient pas encore à l’industrialisation débilitante du territoire - constituait la trame physique de notre identité culturelle, de notre rapport au territoire.Nous n’anticipons malheureusement pas présentement les conséquences identitaires de ces politiques actuelles d’accélération du développement économique, basées sur une augmentation de la population ardemment souhaitée par des milieux économiques qui ne rêvent que de main-d’oeuvre abondante et peu chère, de marchés, de production et de consommation croissante.

D’autres pays, comme les pays nordiques et certains coins de France - nous y reviendrons - font des choix en sens inverse pour protéger justement leur identité, leur paysage et leur rapport à la nature par des politiques de stabilisation, voire de décroisssance planifiée de leur économie. Et ce sont des économies en santé !

Qui pourrait dire que cette réflexion ne s’impose pas ici au Québec, par cohérence avec notre désir de protéger la planète et ses écosystèmes surexploités ? Tout le monde veut protéger la planète contre le réchauffement du climat, mais grimpe dans les rideaux quand les prix de l’essence montent. Tout le monde souhaite que le Québec garde son rapport identitaire aux grands espaces, mais personne ne cherche à limiter l’expansion des villes, la hausse de la population ou à amorcer une politique de gestion de la décroissance du PIB pour protéger davantage les écosystèmes et les milieux naturels.

Au lieu de cela, et de façon fort hypocrite, on construit des biodômes, une manière déculpabilisante de placer sous verre des échantillons de cette nature qu’on détruit libéralement par tous nos gestes quotidiens. Et on fait en tout des projets-pilotes pour masquer le fait qu’on n’ose pas s’attaquer au coeur des problèmes. On se dote d’une politique d’aires protégées, essentielle certes, mais qui désigne en réalité ces meubles qu’on veut sauver de la débâcle d’une économie dévastatrice.

Le pire, c’est que ces politiques de conservation sont perçues dans les milieux économiques comme un permis de laisser-faire à l’extérieur des zones protégées, de conservation. Ce qui n’empêche pas des politiciens d’envisager la construction de condos et d’autoriser le passage de pipelines dans des parcs nationaux, de construire des ports méthaniers dans des paysages inscrits au patrimoine de l’humanité, d’implanter des autoroutes dans des réserves fauniques comme celle des Laurentides, etc.

En réalité, pendant qu’on peine à atteindre le rachitique 8 % d’aires protégées - qu’il faudrait impérativement porter à 12 % pour rejoindre la communauté internationale -, nous devrions être en train de débattre au Québec des règles de protection accrue qu’il faudrait implanter dans les zones tampons habitées autour de tous nos milieux de conservation pour que ces derniers jouent à fond leur rôle.Il faudrait ainsi débattre des densités maximales d’habitation dans ces zones tampons, de leur largeur minimale et de celle des corridors qui doivent relier les milieux naturels entre eux si on veut que leurs espèces puissent migrer et rompre leur isolement potentiellement fatal.

Il faudrait aussi débattre des normes de construction destinées à protéger un minimum de patrimoine architectural régional, une autre base identitaire qui devrait nous différencier des bungalows californiens et de la cohorte uniformisante des McDo, Tim Horton, GM, Canadian Tire, etc., qui dépare l’entrée de ces municipalités en perte d’identité et où on parle encore une langue dont on peut se demander quelle culture vraiment différente elle représentera dans 100 ans...Ma réflexion s’est arrêtée là car le TGV entrait en gare. C’est terriblement rapide ces engins !




Source : Article publié dans le quotidien Le Devoir, vendredi 20 juin 2008, sous le titre « Que restera-t-il du Québec naturel dans 100 ans ? ».

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