La pétaudière nucléaire

Durée de lecture : 9 minutes

11 janvier 2011 / Patrick Bonazza (Le Point)

Polluée par les querelles d’ego, la politique nucléaire de la France sombre dans le chaos.


L’industrie nucléaire française est en vrac. Quand ses concurrents russes, japonais, coréens emportent des marchés, les Français se déchirent. Entre les deux champions de la filière, Henri Proglio pour EDF et Anne Lauvergeon pour Areva, « c’est une entreprise de démolition en règle », note un observateur... engagé. Même animosité, un ton au-dessous, entre EDF et GDF-Suez. La France a beau abriter les deux plus gros électriciens du monde, entre Proglio et Mestrallet, le PDG de Suez, il n’est pas question de saine concurrence, mais de guerre ouverte. Ce désordre n’est pas nouveau. « L’Etat se désintéresse du nucléaire depuis quinze ans », dit un politique. Mais, aujourd’hui, les dissensions atteignent une intensité inégalée. Le désastre d’Abou Dhabi, où les Coréens ont emporté le morceau contre l’EPR, n’a rien arrangé. La faute à qui ? A Sarkozy, disent certains ! Car la politique nucléaire de la France se joue à l’Elysée. Le plus étrange, c’est que l’Etat a toutes les cartes en main pour remettre son industrie en ordre de bataille au moment où l’on assiste à une relance de l’atome civil : il possède 84 % d’EDF, 36 % de GDF-Suez et plus de 90 % d’Areva, directement ou indirectement. L’Etat est fort, mais que veut-il ?

Rien qu’au cours des dernières semaines, les exemples d’impéritie abondent. L’augmentation de capital d’Areva, par exemple : elle vient à peine d’être conclue alors qu’elle avait été lancée dès 2004 (!) par un certain Nicolas Sarkozy, ministre de l’Economie. Conclue, certes, mais de quelle façon ! En juillet, trois candidats (le Qatar, le Koweït et Mitsubishi) étaient confirmés. Au final, en décembre, seul le Koweït reste en lice, moyennant des garanties en béton données par l’Etat, qui par ailleurs va mettre au pot. Le chaos français a suffi à en décourager deux sur trois.

Autre illustration d’amateurisme, l’« affaire Juniac ». Juste avant Noël, Alexandre de Juniac, le directeur de cabinet de Christine Lagarde, la ministre de l’Economie, se fait rembarrer en quelques minutes par la commission de déontologie, à qui il demandait si ses actuelles fonctions ne s’opposaient pas à son arrivée à la tête d’Areva. Demande troublante. Bercy ne passait-il pas pour l’un des rares soutiens de Lauvergeon ?

Conflits d’intérêts

Enfin, dans la rubrique dysfonctionnements récents, en octobre, GDF-Suez faisait savoir qu’il se retirait du projet d’EPR de Penly (Normandie), dont il avait pris 25 %, car le maître d’oeuvre, EDF, ne voulait pas l’associer à la réalisation du chantier. Différend symptomatique.

Au-delà des vives querelles de personnes entre EDF et GDF-Suez, il y a aussi... la CGT. Gérard Mestrallet, le patron de GDF-Suez, même s’il est le premier énergéticien mondial après son rachat d’International Power, souhaite détenir une part importante du marché français de l’électricité (environ 20 %). Or il ne peut le faire qu’en dépouillant EDF. Il propose d’installer un réacteur nucléaire (l’Atmea 1000 d’Areva et Mitsubishi) dans la vallée du Rhône. Et de racheter à prix coûtant (comme l’exige Bruxelles) de l’électricité à EDF. Affaiblir EDF ? Tant pour son patron Proglio que pour le président de la République, ce n’est pas envisageable. Et la CGT, qui a trop à perdre (le comité d’entreprise d’EDF est un énorme fromage), veille au grain.

« Guéant voit bien qu’il y a des bogues partout », dit un industriel. A se demander si le secrétaire général de l’Elysée ne les provoque pas lui-même... L’hyperprésidence, en tout cas, confine François Fillon et plus encore Christine Lagarde dans les seconds rôles. L’histoire de la candidature de Mitsubishi au capital d’Areva en est une bonne illustration. Le Premier ministre, lors d’un voyage au Japon en juillet 2010, assurait aux dirigeants de la firme japonaise qu’ils étaient bienvenus en France. La ministre des Finances, elle, a cru jusqu’au bout que Mitsubishi serait de la partie pour apprendre, lors d’une dernière réunion à l’Elysée, que la solution était écartée. Apparemment, EDF et Alstom, hostiles aux Japonais, ont leurs entrées à l’Elysée...

Et Claude Guéant a ses têtes. Ainsi a-t-il grande confiance en François Roussely, qui, bien qu’il ne soit pas du même bord, a dirigé comme lui la police nationale - cela crée des liens. Aussi l’Elysée a-t-il confié en décembre 2009 la rédaction d’un rapport sur la filière nucléaire à Roussely, ancien patron d’EDF (1998-2004), désormais vice-président Europe de Crédit suisse. L’énergie reste son business : en 2010, il a orchestré comme banquier la vente de TetD, une filiale d’Areva. On l’a vu aussi en juin 2010, peu avant la publication de son rapport, recevoir au côté d’Henri Proglio une délégation de Mitsubishi avenue de Wagram, au siège d’EDF ! L’Elysée n’a cure de ces conflits d’intérêts. Roussely non plus, puisque nombre d’auditions de sa commission ont eu lieu à Crédit suisse, avenue Kléber, à Paris.

« Nul, il n’y a rien dedans », disent la plupart de ceux qui ont lu la version courte du rapport Roussely - la longue est classée secret-défense. Il faut dire que le rapport accomplit l’exploit de ne citer qu’entre les lignes GDF-Suez (qui exploite sept réacteurs en Belgique) et pas du tout le pétrolier Total (qui tourne autour du nucléaire sans vraiment plonger). Le rapport donne la part du lion à EDF, relativisant le rôle d’Areva. Un consultant totalement indépendant serait peut-être arrivé aux mêmes conclusions. Mais le fait que ce soit Roussely laisse planer un doute.

Car, en plus d’être président honoraire d’EDF, Roussely est très, très proche d’Henri Proglio. Ce dernier, en 2004, avait pesé de tout son poids auprès de Jacques Chirac, alors président, pour que Roussely soit reconduit à la tête d’EDF (en vain, car finalement Pierre Gadonneix lui sera préféré). Les deux hommes avaient en tête de fusionner EDF et Veolia, l’entreprise que dirigeait jusqu’à peu Proglio. Aujourd’hui, le rapprochement, à défaut de fusion (un vieux rêve), est toujours à l’ordre du jour. S’il se faisait, ce serait probablement sous les auspices de Crédit suisse. La complicité entre Proglio et Roussely les avait aussi conduits à organiser en 2006 une OPA hostile sur Suez... où l’on n’a pas la mémoire courte.

Haine

« Guéant, Roussely et Proglio, c’est un mur », disent leurs opposants. Un mur que cimentait Jean-Louis Borloo quand il était, jusqu’à récemment, à l’Energie et l’Environnement. Car l’ancien ministre est aussi un proche de Proglio. Pas seulement parce que sa fille travaille à Hongkong pour Veolia. Les deux hommes ont lié connaissance quand Borloo, maire de Valenciennes, recourait aux services de Veolia (eau, propreté, transports). « Avec l’arrivée d’Eric Besson, ajoutent les mêmes, le mur s’est un peu effrité. » Besson connaît très bien tous les protagonistes du nucléaire et sa mairie de Donzère (Drôme), proche du site nucléaire du Tricastin, baigne dans le jus atomique. Il pourrait désormais faire partie de ceux qui glissent à l’oreille du président des recommandations qui ne vont pas forcément dans le sens de celles de Guéant et ses amis. Car le président n’épouse pas toujours la ligne Guéant. « Heureusement, dit un insider, le conseiller économique Xavier Musca évite les grosses bêtises. » Les visiteurs du soir, comme Alain Minc ou René Ricol, et même dans certains cas Matignon ou Bercy, peuvent avoir une influence. Tout ce beau monde s’active en ce moment pour torpiller la candidature surprise du patron de CS, Yazid Sabeg, à la tête d’Areva. Un nom qui aurait été suggéré à Guéant par Alexandre Djouhri, aventurier invisible des affaires internationales (très porté sur le Moyen-Orient, l’Afrique et maintenant la Chine) à qui l’on prête beaucoup de poids et qui se trouve être un proche de... Proglio.

« Quand Nicolas Sarkozy est arrivé à l’Elysée, dit un de ses proches, il avait en tête un rapprochement entre Areva et le groupe Bouygues, actionnaire d’Alstom. Ça a beaucoup pollué le dossier. » Ces perspectives ratées n’ont pas arrangé les rapports entre Patrick Kron, le PDG d’Alstom (et son actionnaire Martin Bouygues), et Anne Lauvergon. Ce qui rajoute quelques couches de haine dans les rapports entre des acteurs contraints de travailler ensemble (Bouygues pour le béton des centrales, Alstom pour les turbines et Areva pour les réacteurs nucléaires). Lauvergeon, il est vrai, n’a plus beaucoup de soutien (« elle est caramélisée », entend-on souvent). Même Nicolas Sarkozy a pris ses distances. En avril 2010, il a d’ailleurs failli la débarquer. Jean-Cyril Spinetta, président du conseil de surveillance d’Areva, l’a sauvée en mettant sa démission dans la balance.

Télescopage

Trouver un prétexte pour se séparer de Lauvergeon n’est pas vraiment difficile pour l’Elysée. Pour n’en citer qu’un, le désastre d’Olkiluoto, en Finlande. Areva ne s’est pas contenté de construire des réacteurs, comme il le faisait auparavant, il a voulu aussi jouer les « architectes-assembliers ». Résultat, l’EPR accumule les retards et les surcoûts, et abîme l’image de l’industrie française à l’étranger. Comment expliquer aussi qu’Areva, groupe pourtant public, n’ait pas une grosse cote auprès des agences de notation (BBB+) ? « On a notre petite Grèce », dit un adversaire d’Anne Lauvergeon. Le mandat de la patronne d’Areva arrive à échéance en juin.

Y verra-t-on plus clair alors ? L’une des contradictions les plus flagrantes de l’Etat actionnaire est d’avoir, en même temps qu’il conservait Anne Lauvergeon, nommé Henri Proglio. Car leurs visions de l’industrie sont radicalement opposées. Lauvergeon défend mordicus le « modèle intégré » qui fait coexister chez Areva trois métiers : le cycle du combustible (enrichissement et retraitement de l’uranium), la construction de réacteurs nucléaires et les mines. Proglio, lui, veut casser Areva et redonner à EDF le leadership qui était le sien quand il a construit la vingtaine de centrales nucléaires du parc français. Areva versus EDF : le télescopage est assuré. Mais où se situe l’Elysée ? Il laisse pourrir la situation. Le président monnaie sa confiance à Lauvergeon en faisant procéder à un audit de ses comptes par l’expert-comptable René Ricol. ll se fâche quand Proglio flirte avec les Russes ou les Chinois pour sortir de la dépendance du réacteur EPR, qui ne fait pas l’unanimité auprès de ses ingénieurs. Proglio, lui, reste dans sa logique. Il se dit prêt à monter au capital d’Areva. Ce que l’Etat refuse. A se demander si, en le nommant, on lui a donné un ordre de mission...



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Source : http://www.lepoint.fr/economie/nucl...

Lire aussi : Le prix de la nucléariste Anne Lauvergeon : 919.000 euros

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