La rénovation thermique, c’est très bien - mais ça coûte

Durée de lecture : 8 minutes

17 décembre 2012 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Place d’Aligre, à Paris, une opération exemplaire de rénovation thermique a été menée avec l’accord de tous les copropriétaires. Mais le succès n’a été possible que grâce à des « aides conséquentes »


- Reportage, Paris

Mercredi 5 décembre, la Mairie de Paris, la région Ile-de-France, l’ADEME et l’Agence Parisienne du Climat organisaient la visite d’un chantier « exemplaire » de rénovation thermique, celui de la copropriété de la Fontaine d’Aligre (12e). L’occasion de faire un point sur les enjeux actuels de la rénovation énergétique des bâtiments en milieu urbain, à la veille d’un nouveau cycle d’événements sur le sujet.

A Paris, les 43 000 copropriétés représentent 78% du parc immobilier. Or le secteur du bâti (résidentiel, tertiaire) représente environ 23% des émissions de gaz à effet de serre (130 millions de tonnes) et près de 50% de la consommation nationale d’énergie finale. Les copropriétés sont donc un objet important des politiques urbaines, à double-titre : dans la lutte contre le changement climatique et dans le rétablissement d’une balance commerciale actuellement déficitaire, en raison notamment d’importations énergétiques conséquentes. Voici pour les enjeux à l’échelle macro.

Dans le logement, 72% de la consommation d’énergie totale est en moyenne consacrée au chauffage. Cette statistique dépend évidemment des données structurelles du logement : les bâtiments construits avant 1975 - date de la première règlementation thermique - ont d’autant plus de probabilités d’être énergivores, ce à cause d’une mauvaise isolation, qu’on identifie au travers de fenêtres en simple vitrage, d’effets "paroi froide" (1) ou des ponts thermiques au niveau de la toiture, etc. Or la proportion de logements anciens dans la capitale est très importante : on estime à plus de 60% la proportion d’immeubles construits avant 1950. D’où un schéma-type pour les ménages parisiens : rénover pour limiter les déperditions, pour consommer moins d’énergie, et donc pour réaliser des économies tout court, au final. Voilà pour les enjeux micro.

Depuis quelques années, outils et programmes ont été mis en place pour accompagner ce grand chantier de rénovation des habitats existants, à l’image du plan bâtiment issu du Grenelle. Les acteurs également s’impliquent plus nombreux dans des politiques de réhabilitation. C’est ainsi que la Mairie de Paris a lancé son Plan Climat Energie et que l’Agence Parisienne du Climat (APC) a vu le jour en 2010, notamment dans le but d’assister ces importants projets de rénovation thermique. La copropriété de la Fontaine d’Aligre en est un exemple pionnier. Unanimement salué, ce projet révèle aussi les manques qui affaiblissent les dispositifs de rénovation énergétique.

La Fontaine d’Aligre est un bâtiment original, en arc-de-cercle, dont l’aspect extérieur "modern-communiste" tranche avec l’ambiance de plus en plus bobo de la place d’Aligre (12e). Construite en 1971, la copropriété regroupe 110 logements. En mai 2011, après des mois de présentation et d’argumentation, le conseil syndical - copropriétaires élus par l’assemblée des copropriétaires pour contrôler la gestion du syndic - parvient à faire voter à 72% l’engagement dans des travaux de rénovation. Une facture de 820 000 Euros. Au programme : refaire la toiture avec un isolant thermique, ravaler les pignons en y ajoutant également un isolant, changer les 400 fenêtres d’origine par du double-vitrage ou encore installer des régulateurs sur le chauffage. Ces travaux font ainsi progresser les logements de l’étiquette E à l’étiquette C dans le diagnostic de performance énergétique. Plus concrètement, ces travaux doivent permettre de réduire de 50% la consommation d’énergie globale : de 90 000 euros, la facture énergétique sera, une fois les travaux réalisés, de 46 000 euros par an, soit 420 euros par lot.

Le succès grâce... à des aides conséquentes

La réussite de ce projet permet paradoxalement d’expliquer la difficulté des autres à se réaliser. L’accord obtenu lors de l’Assemblée Générale tient à deux raisons : 80% des copropriétaires occupent leur logement - ce qui rend plus facile la prise de décision, le retour sur investissement étant directement ressenti -et surtout, ils ont obtenu des aides conséquentes, qui ont sensiblement réduit leur effort financier, atténuant ainsi les oppositions au projet. A voir Gérard Andrieux, président du conseil syndical, remercier si chaleureusement Emmanuelle Cosse, vice-présidente du Conseil régional d’Ile-de-France en charge du logement, à son arrivée, on comprend que sans le soutien public, l’histoire aurait été tout autre...

La Région a en effet subventionné à hauteur de 300 000 euros le coût des travaux. « La Région fait la chasse aux "passoires thermiques", et en matière de logement, il faut des programmes ambitieux. La lutte contre la précarité énergétique est à ce prix », explique Emmanuelle Cosse. De même, l’ADEME et la mairie de Paris ont pris en charge 70% du prix de l’audit énergétique, réalisé en amont par la société ENERA Conseil, et l’APC a accompagné tout au long, par son suivi et ses conseils techniques, le montage du projet. Enfin, les copropriétaires ont obtenu 11% du montant global des travaux en crédit d’impôt, et 2% en Certificats d’Economie d’Energie. Au final, ils n’ont ainsi pris en charge que 63% du total des opérations, réduisant la facture de 7 300 à 4 600 euros par propriétaire.

Sans cet apport extérieur, le projet n’aurait jamais été voté : « Même en tenant compte de ces aides, il nous a fallu beaucoup communiquer pour convaincre l’ensemble de la copropriété. Nous avons organisé de nombreuses séances diapositives, édité plusieurs plaquettes de présentation, fait valoir les dispositifs d’accompagnement existant tels que la facilité du prêt à taux 0. Nous n’avons gagné qu’avec des courbes qui démontraient le retour sur investissement rapide » témoigne ainsi Pascal Lemaire, membre du conseil syndical et impulseur du projet. « On se rend compte qu’il est aussi difficile de se mettre d’accord à Doha sur des accords internationaux qu’entre copropriétaires pour des travaux », acquiesce de son côté René Dutrey, maire-adjoint de Paris à l’environnement, au développement durable et au Plan Climat.

Comment encourager la rénovation thermique ? Quels leviers pour déclencher les travaux ? Ce sont les questions qui s’imposent à l’issue de cette rencontre. Et la réponse s’esquisse sous la forme d’un dispositif à la carotte et au bâton : « le premier enjeu incitatif est financier » explique ainsi René Dutrey. « Il nous faut aller vers des produits bancaires innovants, qui permettraient aux copropriétés de se solvabiliser. Le Bing Bang de la rénovation thermique ne se fera qu’en sortant de la dépendance des fonds publics ». Une carotte économique, donc, qui adapterait l’offre d’instruments financier à la réalité budgétaire des ménages, ne rendant pas l’investissement dans la rénovation trop risqué à terme. « Il faudrait pour cela que les copropriétés puissent emprunter, ce qui n’est toujours pas le cas… », s’indigne à ce sujet Gérard Andrieux.

Rendre obligatoire la rénovation thermique, comme l’est le ravalement

Derrière la carotte, les responsables politiques réfléchissent également à des incitations plus contraignantes. « Le drame des copropriétés dégradées , c’est qu’il n’y a jamais d’injonction à la rénovation. On doit penser des dispositifs plus coercitifs, comme il existe par exemple des injonctions au ravalement », poursuit René Dutrey. L’appui par des mesures règlementaires reste toutefois secondaire dans l’ordre des priorités, il viendra compléter un mécanisme général d’incitations : «  Tant que la carotte n’est pas assez présente, on ne peut pas utiliser que le bâton », résume Emmanuelle Cosse.

Au final, le véritable enjeu est ailleurs selon Gérard Andrieux : « la vraie première étape, c’est celle de l’information. Les langages techniques de déperdition, de diagnostic énergétique, de ponts thermiques, etc., c’est du chinois, personne n’y comprend rien. Il faut rendre l’objet plus accessible ». C’est ce que René Dutrey appelle « la bataille culturelle de la rénovation thermique » : « démontrer que l’intérêt de la planète est aussi l’intérêt propre de tout un chacun en termes d’économies ». C’est dans cet objectif que l’APC ouvre demain, à Paris, un cycle de «  Cafés Climat », destiné officiellement à « échanger sur les impacts du changement climatique au niveau local mais aussi à informer les Parisiens des solutions qui s’offrent à eux pour maitriser leurs dépenses énergétiques ».

.......................

- Rendez-vous : Café Climat de l’APC : Rénovation des Copropriétés parisiennes, au Bar Chai 33, à 19h, Paris 12e.

.....................

Note :

(1) "Effet paroi-froide" = phénomène thermique caractéristique de logements mal isolés. Il se manifeste par une température froide ressentie dans les parois murales, ce qui entraîne une sensation d’inconfort due à la baisse de la température ambiante avoisinante.

……………………………

Références :

La Rénovation thermique des bâtiments en France, rapport réalisé par Enertech, août 2012.
Copropriété : le temps des économies d’énergie et du développement durable, ARC/Vuibert, octobre 2008.
Rénovation thermique d’une copropriété (Mairie de Paris).






Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photo : Jean-Baptiste Gurliat / Mairie de Paris.

Lire aussi : De fortes économies d’énergie sont possibles, selon l’Ademe

24 novembre 2020
La Turquie, nouvelle destination des déchets plastiques européens
Reportage
13 novembre 2020
Les serres géantes, « usines à tomates », envahissent la Bretagne
Reportage
24 novembre 2020
Sur l’origine Sars-Cov2, « on tente d’expliquer les zones d’ombre »
Entretien




Du même auteur       Barnabé Binctin (Reporterre)