La sécurité nucléaire proche du « burlesque », observent deux parlementaires

6 décembre 2011 / AFP // Marianne

Mais où est donc la clé du panneau de commande alors que l’inondation menace ? Les surprises des parlementaires Birraux et Sido visitant les centrales nucléaires de Paluel et du Blayais.


AFP

"Burlesques". Pas tout à fait l’adjectif auquel on pense pour qualifier les centrales nucléaires françaises… Deux parlementaires ont voulu vérifier cette semaine la résistance de ces dernières à un incident nucléaire. Leurs visites inopinées ont donné lieu à des "situations parfois burlesques", raconte le député Claude Birraux, qui a relaté les faits lors d’une conférence de presse jeudi 1er décembre. Elles ont surtout révélé des défaillances dans les procédures de sécurité.

Dans la nuit du mercredi 30 novembre au jeudi 1er décembre, Claude Birraux, député UMP et président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) se rend à la centrale de Paluel, en Seine-Maritime.

A sa demande, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) simule un accident similaire à celui survenu à la centrale japonaise de Fukushima en mars 2011 : "Une perte totale des alimentations électriques" et du diesel de secours du réacteur n°1. Une panne qui nécessite le branchement du réacteur n°1 sur le réacteur n° 2 pour rétablir l’alimentation en énergie.

L’alerte fictive est lancée à 22 heures et les déconvenues s’enchaînent. A 23h30, les agents annoncent qu’une clé nécessaire pour ouvrir un panneau d’alimentation électrique est actuellement "en commande" et donc pas disponible sur le site.

A minuit, l’équipe entre dans le local électrique du réacteur n°1. Nouvelle surprise : "Les indications du document de procédure ne correspondent pas au panneau électrique". Les techniciens contournent la difficulté et décident de se raccorder au réseau du réacteur n°3.

Verdict de l’ASN, cité par l’Opecst : le guide technique d’EDF pour cette procédure comporte de "nombreuses erreurs" et "lacunes", et il n’était "à l’évidence pas opérationnel".

Claude Birraux salue tout de même la compétence des employés de la centrale : "Le personnel a su se poser de bonnes questions, n’est jamais resté bloqué devant ces situations parfois burlesques".

L’inspection menée par le sénateur Bruno Sido, vice-président de l’Opecst, à la centrale du Blayais (Gironde) a abouti au même constat.

Il a fallu une demi-heure et quatre personnes compulsant frénétiquement leurs fiches EDF décrivant les consignes à suivre en cas d’incident pour répondre à la question suivante, posée par l’ASN : "Quel est le critère conduisant à l’arrêt du pompage d’eau en cas d’inondation ?"

Les agents d’EDF cherchaient dans la rubrique "pompage" alors que la réponse se trouvait dans la rubrique "inondation", a expliqué Bruno Sido.

Ces révélations sur les procédures de sécurité qui laissent à désirer sont assez inquiétantes, malgré les conclusions publiées le 17 novembre à la suite de l’audit des installations nucléaires françaises effectué par l’ASN après la catastrophe de Fukushima. Verdict : aucune des 58 centrales françaises n’aurait besoin d’être fermée. Une formule ambiguë subsiste néanmoins : les normes de sécurité peuvent être "légitimement considérées comme sûres". Les normes, oui, mais quid des installations ?


Marianne

Il arrive que les parlementaires les plus sérieux se révèlent de sacrés farceurs. Prenez les députés et sénateurs de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) : ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que d’organiser, dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, deux exercices d’alerte dans deux centrales nucléaires à la centrale de Paluel et dans celle du Blayais en Gironde. Et sans prévenir en plus. Une première bienvenue de la part des élus de la Nation, à l’ère post-Fukushima.

Le récit de l’ « opération opéra » par le député UMP Claude Birraux, (président de l’Opesct) et le sénateur UMP Bruno Sido (vice-président) est pour le moins édifiant.

Claude Birraux se présente à la centrale de Paluel (Seine-Maritime) vers 19 heures, en compagnie des responsables de l’autorité de sûreté nucléaire. Le directeur est sommé d’effectuer la simulation d’un incident majeur : la perte totale d’alimentation électrique du réacteur. Manque de chance, c’est le jour où le groupe électrogène alimenté au diesel est indisponible.

En fait il faudra attendre 21h50 pour que l’exercice débute. Tout se déroule pour le mieux au départ. Les équipes supplémentaires arrivent sur le site en 25 minutes chrono. Puis elles trouvent, dans les documents de procédure d’EDF, une solution : puisque les diesels ne fonctionnent plus, ils faut alimenter en électricité le réacteur 1 en panne, grâce au réacteur 2 toujours en production. Une solution qualifiée d’ « exotique » par la nomenclature de l’exploitant.

Mais au moment de passer aux actes, vers 23h30, catastrophe : la clé indispensable pour accéder au panneau d’alimentation électrique du réacteur électrique se révèle « en commande », donc indisponible.

A minuit, Claude Birraux raconte : « nous suivons l’équipe EDF sur le terrain. Nous arrivons dans un local électrique, mais les indications du document de procédure ne correspondent pas au panneau électrique du local. Il y a un doute : les clés sur le panneau sont-elles mal étiquetées, ou bien sommes-nous dans le mauvais local ? Le local non plus n’est pas numéroté, ce qui est relevé par l’ASN. Après plusieurs allers et retours, entre la tranche numéro 1 et la tranche numéro 2, l’énigme est résolue : toutes les premières instructions du document de procédure semblent en réalité inexactes. »

On passe donc dans la tranche 3, où la signalétique semble mieux respectée… Mais à une heure du matin, « à nouveau le document EDF comporte des inexactitudes qui ne facilitent pas la tâche de l’équipe (…) A nouveau les personnels sont obligés de barrer plusieurs lignes du document. »

A 1h30, « Nous mettons fin à l’exercice ». Ouf ! Conclusion : heureusement, « le personnel a su se poser les bonnes questions et n’est jamais resté bloqué dans des situations parfois burlesques ». Et heureusement aussi qu’il s’agissait d’un exercice théorique. La tranche 1 de Paluel n’a pas été mise à l’arrêt et donc les personnels ont travaillé avec de la lumière, comme en plein jour. « Imaginez la situation plongée dans le noir, obligé de travailler avec une lampe de poche dans une main, et les documents dans l’autre… », rappelle Claude Birraux. En situation réelle, le réacteur aurait vécu en situation critique pendant au moins de 3h30, refroidi à minima par l’ultime système de secours : des ailettes qui tournent avec la vapeur du réacteur, et permettent de le refroidir avec un filet d’eau...

« Impression mitigée »

Au même moment, la centrale du Blayais en Gironde a mieux résisté à l’intrusion de l’Opecst. Il s’agissait de simuler une grosse tempête qui menace les sous-sols des réacteurs d’inondation, ce qui s’était produit en décembre 1999. Le sénateur Bruno Sido a constaté que depuis lors les digues de protection ont été relevées et complétées. Un seul incident relevé : deux capteurs de la hauteur d’eau donnent des indications différentes. Laquelle choisir pour arrêter le pompage de l’eau de refroidissement ? Au bout d’une demi-heure, on s’aperçoit alors que la réponse existe bien, mais pas dans le bon dossier…

La mauvaise surprise, relative, pour les inspecteurs arrive lorsqu’ils accèdent au sous-sol. Bruno Sido en retire une « impression mitigée » : « Nous avons pu voir des fuites non identifiées non traitées, un repérage insuffisant des tuyauteries, dont certaines très corrodées, un plot en béton et des déchets divers traînant au sol… »

« On ne va jamais dans les sous-sols lors des visites habituelles, c’est dommage », commente le sénateur. L’Opesc l’assure : il y a aura d’autres opérations « Opera » à l’avenir. Puisqu’il s’agit de se mettre à l’heure du post-Fukushima, nous préconisons la simulation simultanée de la perte de l’alimentation électrique et d’une invasion par les eaux, comme au Japon. Cela pourrait se révéler « burlesque », non ?


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Source :
- AFP : France TV
- Marianne

Photo : Des techniciens passent le sas de contrôle, le 06 juin 2005, lors de la révision décennale du réacteur 2 de la centrale nucléaire de Paluel (Robert François, AFP)

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