La supplication

Durée de lecture : 5 minutes

27 novembre 2012 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Après une tournée à Lille et Paris, Stéphanie Loïk emmène ses jeunes comédiens jouer La Supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, à Arcueil, au théâtre de l’Anis gras, du 30 novembre au 8 décembre prochain. Présentation d’une œuvre aussi brillante que poignante, qui fait du théâtre un art militant inter-générationnel.


Des volutes de fumée s’échappent doucement et accueillent le spectateur dès l’escalier, comme une première mise en garde. On pénètre alors une salle plongée dans un épais brouillard, où l’obscurité participe également d’une ambiance anxiogène.

Est ainsi posé le décor, ou plutôt son absence-même : une scène déserte, sans objets, très sobrement éclairée par un jeu de lumière tamisée, se découvre progressivement. Pas d’autres artefact. Juste le néant, et un vide qui emplit la pièce entière, une lourdeur qui pèse sur l’atmosphère.

Posément, sur un rythme synchronisé, huit hommes et six femmes entrent sur scène, vêtus très modestement et à l’identique, tout de noir. Une voix off s’empare du silence et rappelle la date, le 26 avril 1986. Elle dit : « 25 ans après, Tchernobyl est devenue une métaphore, un symbole, une histoire même ».

C’est cette histoire qui est racontée, celle des familles irradiées, celle des militaires sacrifiés, celle des scientifiques rendus silencieux par le pouvoir, cette histoire des gens qui ont vécu au plus près l’explosion et ses conséquences quotidiennes. L’histoire d’un peuple qui a cru qu’il y aurait une vie après Tchernobyl. Pendant 1h45, les acteurs vont donner corps et voix aux condamnés de Tchernobyl.

C’est une belle entreprise de réconciliation autour du théâtre à laquelle s’attèle ici Stéphanie Loïk, la metteur en scène. En reprenant le travail de l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexièvitch, l’objectif est doublement hardi : il s’agit de raconter l’ineffable, et de le raconter par un jeu corporel et vocal collectif.

Car, à l’origine, La Supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse n’a rien d’une pièce de théâtre. C’est un recueil de témoignages, une enquête. En 1997, Svetlana Alexièvitch part plusieurs mois sur les terres de Tchernobyl, à la rencontre des survivants.

Ces entretiens donnent alors vie à un ouvrage fondamental, sorte de mémoire vivante des ravages humains de cette catastrophe nucléaire. Comment transposer un tel texte à la scène ? « L’enjeu était de porter un texte, pas de le jouer. Les comédiens ne peuvent pas ’faire l’acteur’, il n’y a pas de trame dramatique. Ce qui m’intéressait, c’était ce travail de groupe autour des corps et des voix » explique Stéphanie Loïk.

Sa mise en scène repose sur deux piliers : une chorégraphie lente, avec des mouvements épais, et un accompagnement choral grâce à des chants russes bouleversants, dont la superbe rappelle d’une certaine manière le théâtre antique.

C’est surtout une métaphore réussie de cette confrontation permanente à Tchernobyl, entre l’inertie de la mort qui ronge chaque année un peu plus et les violents élans de la vie qui reste encore un peu. Avec ses choix d’interprétation, Stéphanie Loïk revalorise ainsi la complémentarité du fond et de la forme, la nature consubstantielle du témoin et du témoignage. Elle réhabilite magnifiquement le théâtre comme langage puissant pour délivrer des messages.

« Le théâtre est une manière d’apprendre le monde. Il ne le modifie pas, mais il alerte le public à travers une transmission artistique ». La metteur en scène revendique depuis toujours un théâtre d’engagement. Là réside l’autre versant de son travail de réconciliation. Faire se rencontrer des mondes qui s’ignorent, construire des passerelles entre générations.

« Il est important que ce soit par la bouche de jeunes acteurs que Tchernobyl soit dit » défend Stéphanie Loïk. Comme un symbole, les jeunes comédiens issus ensemble de la dernière promotion de l’EPSAD (Ecole Professionnelle Supérieure d’Art Dramatique) de Lille sont presque tous nés en 1986.

Le sort de l’histoire se charge du reste : « Quand on s’est lancé dans la préparation de ce spectacle pour la première fois à l’hiver 2011, on ne connaissait pas grand-chose au sujet. Et puis il y a eu Fukushima, le 11 mars. Ce fut un traumatisme, ça a donné une ampleur totalement différente à notre travail » raconte Arnaud Agnel, un des comédiens.

Un de ses camarades, Aurélien Ambach-Albertini, décrit son cheminement personnel : « Avant, je croyais assez au nucléaire en tant qu’énergie propre. Je le voyais comme une bonne porte de sortie vers des énergies décarbonées. Fukushima est à l’origine d’une véritable prise de conscience. Par la suite, tout ce travail m’a complètement retourné le cerveau ».

Stéphanie Loïk confirme la tendance : « Certains des comédiens sont devenus proactifs, se sont tournés vers la décroissance ou ont participé aux manifestations des Indignés. C’est très rare qu’au théâtre les acteurs deviennent engagés dans la société civile.Traditionnellement, le théâtre et le militantisme sont deux sphères très séparées ».

Un niveau d’engagement qui séduit par contre de manière beaucoup plus aléatoire le public. Après un véritable succès au printemps 2011 dans le Nord de la France, le pari de reprendre la pièce un an après offre des résultats mitigés.

Et laisse la metteur en scène plutôt fataliste à ce sujet : « Au moment de Fukushima, les gens étaient scotchés au mur, c’était le moment idéal pour faire passer ces messages. Un an et demi après, les gens ont oublié. Ou plutôt, ils veulent oublier. Le théâtre n’est qu’un reflet de la société : ils n’ont pas envie d’entendre ça ».

Pourtant, les faits parlent en faveur de ces passeurs d’idées : depuis son reportage sur le terrain, Svetlana Alexiévitch souffre d’un cancer. Depuis, elle continue de vivre en exil, toujours considérée comme une traîtresse en Biélorussie où son livre est toujours interdit.

Et puis, bien sûr, depuis Tchernobyl, il y a eu Fukushima. C’est pourquoi Stéphanie Loïk termine sa pièce sur une mise en perspective avec la catastrophe japonaise, se faisant l’écho d’une tribune publiée par l’écrivaine biélorusse : « Le tsunami au Japon a transformé le progrès en cimetière ». Tout comme la pièce laissera aux spectateurs des moments forts, cette phrase, elle, continue de résonner en fond...

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Infos pratiques : Le lieu de l’autre




Source : Barnabé Binctin à Reporterre

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