Le Réseau Sortir du nucléaire censure Hervé Kempf

Durée de lecture : 13 minutes

4 avril 2009 / Reporterre



L’article qui suit n’a pas été publié par le Réseau Sortir du Nucléaire, alors que celui-ci avait demandé à son auteur une tribune libre.

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On ne sortira pas du nucléaire sans changer de mode de vie

Lisez cette phrase prononcée par un ministre : « Je souhaite une augmentation de la concertation, mais la concertation n’a jamais retardé le programme. » Bon. Ajoutez le mot « nucléaire » derrière le mot « programme » et relisez la phrase : « La concertation n’a jamais retardé le programme nucléaire ». Cela rend un son familier, n’est-ce pas ? Sauf que la phrase en question, prononcée le 17 novembre 2008 par le ministre de l’écologie Jean-Louis Borloo, concernait le programme… éolien. Le programme : 8000 éoliennes en France en 2020. Et la concertation, c’est une pure formalité.

Voici un autre texte, un peu plus long : « La multiplication d’éoliennes industrielles en Ardèche au cours de ces dernières années, qui plus est sans que le nombre total de machines envisagé à terme ne soit fixé, fait peser une grave menace sur l’identité et l’originalité de ce territoire d’exception ; il est fort justement demandé aux Ardéchois des efforts conséquents pour transmettre aux générations futures des paysages de qualité (…) ; il faut préserver et entretenir ce patrimoine paysager hors du commun qui est déjà et sera de plus en plus facteur de développement local ;(…) les implantations de machines industrielles ne correspondent en rien à une nécessité énergétique : l’Ardèche produit bien plus d’électricité qu’elle n’en consomme et sa part en énergies renouvelables est de très loin supérieure à la moyenne nationale ; la construction de machines supplémentaires sur des sites équipés, quelques années après les premières installations et sans annonce initiale aux populations, dénature le sens des débats et des enquêtes publiques ; la recherche de taxe professionnelle à court terme à des échelles territoriales trop petites génère des compétitions et des incohérences. »

Ce texte demande un moratoire sur la construction d’éoliennes en Ardèche. Ce qui le distingue, c’est qu’il est signé, entre autres, par Pierre Rabhi et par Gilles Clément. Deux écologistes dont l’engagement et la richesse de pensée sont indiscutables. Il vaut la peine de se demander pourquoi ils ont signé ce texte.

Où veux-je en venir ? A mettre sur le papier une discussion que j’ai eue plusieurs fois avec des amis écologistes : laisser croire que les énergies renouvelables, à elles seules, pourront permettre la sortie du nucléaire, est une illusion. Accepter dans n’importe quelles conditions, par n’importe quelle entreprise, au mépris de toutes les oppositions, n’importe où, des parcs éoliens ou des centrales solaires, est anti-écologique. Si l’on veut aller vers la sortie du nucléaire tout en réduisant les émissions de gaz à effet de serre, il faut penser et dire très clairement à nos concitoyens que la première nécessité est de réduire drastiquement la consommation d’électricité ; qu’ensuite, il faut beaucoup augmenter l’efficacité énergétique ; qu’enfin, mais seulement enfin, il faut développer les énergies renouvelables.

Autrement dit, il faut associer sortie du nucléaire et maîtrise du changement climatique avec un changement radical des modes de vie auxquels le capitalisme nous a habitués depuis une trentaine d’années.

Au fait, avez-vous remarqué ? M. Borloo veut 8000 éoliennes, mais ne dit rien contre les EPR en France, et rien contre les divers projets de centrales à combustibles fossiles. Il y a quelque chose qui cloche, non ?

Hervé Kempf

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Commentaire - 4 avril 2009

Il y a quelques semaines, le directeur du Réseau Sortir du nucléaire, Philippe Brousse, m’a demandé d’écrire une tribune libre pour le numéro de printemps de la revue de cette organisation. Approche le moment de remettre le texte, à la mi-mars. J’y travaille un soir, et envoie la tribune par courriel au Réseau.

Coup de fil le lendemain matin. « On est un peu gênés, vous citez le Réseau et Negawatt dans le texte. » Effectivement, dans deux mentions, je signalais que j’avais plusieurs fois discuté du problème des éoliennes et des économies d’énergie avec des amis de ces deux associations. « Pas de problème, ce n’est pas important, j’enlève ces mentions et vous renvoie le texte. » Ce que je fais, et l’article – repris ci-dessus – repart vers Lyon par les voies d’Internet.

Une demi-heure ou une heure plus tard, nouveau coup de fil de Philippe Brousse. « Ecoutez, on a discuté du texte en comité de rédaction, et il ne veut pas le passer. – Ah. Pourquoi ? ». Vient ensuite une explication alambiquée, dont je ne garde pas le souvenir mot à mot, mais qui revient à dire que la position du Réseau a toujours été de mettre en avant les économies d’énergie, et que, bon, le texte ne passe pas. « Mais, dis-je, c’était une tribune libre. – Oui, mais on pensait que vous feriez un résumé de votre livre. – Moi, ce qui me paraissait important de discuter avec le Réseau, c’est de poser une question de politique énergétique de fond. Une tribune libre, c’est libre, non ? ». Un silence. Qui dure un peu, le temps que souffle un vent sibérien. « Au revoir. – Au revoir. » On raccroche.

Cette histoire m’attriste. C’est quasiment une des premières fois, je me demande même si ce n’est pas la première, dans une vie professionnelle assez longue, qu’un article – que de surcroit l’on m’avait demandé – est refusé. Et par des gens dont j’estime le travail, même si je n’en partage pas toutes les idées.

Je ne rappellerai pas ici la longue liste des enquêtes et des scoops sur l’industrie nucléaire que j’ai publié depuis une vingtaine d’années.

La censure, le refus de réfléchir, ne vient pas toujours d’où l’on croit. Une anecdote : il y a quelques années, la revue Contrôle, éditée par ce qui est devenu l’Autorité de sûreté nucléaire, m’avait demandé un article. Je leur avais envoyé : il était assez salé, croyez-moi, et reprenait la façon dont les services de communication menaient une transparence qui n’était que d’apparence. Je n’avais pas trempé ma plume dans l’eau tiède. Contrôle l’avait publié sans broncher.

Le Réseau Sortir du nucléaire – ou du moins son comité éditorial, parce que j’ai assez d’amis et de connaissances dans ce groupe pour savoir que ses membres ne sont pas tous bornés - a peur des idées qui ne vont pas dans sa doxa. Et sa doxa, c’est : on ne critique pas les éoliennes. Grand bien lui fasse. Moi, je reste libre, et plus que jamais méfiant des groupes qui croient détenir la vérité.

H.K.

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Courriel de Philippe Brousse, directeur du Réseau Sortir du nucléaire envoyé le 7 avril 2009 à Hervé Kempf et à diverses listes de distribution.

Bonjour,

Le 4 avril 2009, Hervé Kempf, journaliste au monde, a publié une réaction intitulée
« Le Réseau Sortir du nucléaire censure Hervé Kempf »

Il a publié ce texte sur le site :
http://reporterre.net/spip.php?article291

Voici le point de vue du Réseau “Sortir du nucléaire” sur cette affaire.

Suite à la publication du livre “Pour sauver la planète, sortez du capitalisme”, le Réseau Sortir du nucléaire avait convenu avec Hervé Kempf de publier une tribune libre qui présenterait son livre et les arguments sur le thème de l’énergie qu’il y développe.

Hervé Kempf a fait parvenir cet article au Réseau très tardivement, le soir même de la clôture de la revue Sortir du nucléaire du printemps 2009.

Cet article n’évoquait pas le livre qu’il devait présenter mais abordait de façon polémique la question du développement éolien. Le comité de rédaction de la revue a estimé que cette position ne pouvait être publiée sans être mise en balance avec d’autres arguments. Vu les délais de bouclage, cet aménagement de dernière minute n’était pas possible. Le directeur du Réseau, Philippe Brousse, a donc informé Hervé Kempf que l’article ne serait pas publié dans la prochaine revue du Réseau.

Quelques jours plus tard, Hervé Kempf publiait sur internet une réaction invoquant la censure de son article, suscitant une controverse dans plusieurs listes de diffusion militantes.

Pour faire suite à cette affaire, le Conseil d’Administration du Réseau “Sortir du nucléaire” sera sollicité courant avril pour prendre une décision concernant l’éventuelle publication de cette tribune libre dans la revue Sortir du nucléaire n°43 de l’été 2009. Le CA sera également consulté sur l’opportunité de publier en regard un autre article qui présenterait un point de vue nuancé.

Pour plus de précisions, voici un rappel détaillé des faits :

1/ Le 18 février 2009, suite à la parution du dernier livre d’Hervé Kempf "Pour sauver la planète, sortez du capitalisme", Jean-Pierre Morichaud envoyait un mail au comité de rédaction de la revue Sortir du nucléaire pour suggérer que les 4 pages de ce livre consacrées à l’énergie soient intégralement reproduites dans la revue du Réseau. Il met Hervé Kempf en copie.

2/ Le 19 février 2009, Hervé Kempf répond par mail : "Je suis très heureux que "Pour sauver la planète, sortez du capitalisme" vous ait plu. Cependant, vous ne pouvez pas reproduire un aussi long passage du livre sans l’aval de l’éditeur ni de l’auteur. Merci donc de ne pas opérer cette reproduction. Avec mes amicales salutations."

3/ Le 24 février 2009, Hervé Kempf appelle très brièvement le secrétariat national du Réseau "Sortir du nucléaire" pour préciser une nouvelle fois son opposition à la publication des pages de son livre dans la revue Sortir du nucléaire.

4/ Le 27 février 2009, Philippe Brousse, directeur du Réseau "Sortir du nucléaire" appelle Hervé Kempf pour discuter avec lui. Il lui précise que l’idée de publier les 4 pages de son livre avait été simplement envisagée en interne, et que le Réseau "Sortir du nucléaire" lui aurait demandé son accord préalable. Hervé Kempf confirme qu’il ne souhaite pas que ces pages soient publiées dans la revue du Réseau. Prenant bien volontiers acte de ce refus, Philippe Brousse propose alors à Hervé Kempf de rédiger, sous forme de tribune libre, une présentation de son livre et des arguments sur le thème de l’énergie qu’il y développe. Celui-ci accepte. Le délai pour envoyer cet article est fixé au 15 mars et confirmé par mail le même jour.

5/ Hervé Kempf n’ayant pas envoyé son article à la date convenue, Nadège Morel, responsable des publications, le contacte le 27 mars. Elle lui laisse un message téléphonique et par mail pour lui demander s’il serait en mesure d’envoyer l’article avant le 30 mars, date ultime de clôture pour la revue n°42 du printemps 2009.

6/ Après plusieurs échanges, Hervé Kempf envoie finalement son article dans la soirée du 30 mars.

7/ Le 31 mars, Philippe Brousse sollicite en urgence plusieurs membres du comité de rédaction pour recueillir leur avis sur la publication de la tribune libre d’Hervé Kempf. Ils émettent un avis unanimement défavorables à la publication de cet article. En effet, il ne correspond pas à la demande initiale, puisqu’il ne fait aucun lien avec le livre qu’il devait présenter. De plus, il aborde de façon polémique la question du développement éolien en donnant une large place à des arguments anti-éoliens jugés contestables. Enfin, il laisse entendre que notre organisation laisse croire que “les énergies renouvelables, à elles seules, pourront permettre la sortie du nucléaire”, alors que le Réseau met constamment en avant la nécessité d’économiser l’énergie en tout premier lieu. Le comité de rédaction a jugé qu’une telle position nécessiterait au minimum d’être mise en balance par un autre point de vue, sous forme d’un débat ou d’un droit de réponse. La revue étant en dernière phase de bouclage, cet aménagement de dernière minute n’était pas possible.
Philippe Brousse téléphone donc à Hervé Kempf pour l’informer que l’article ne sera pas publié dans la prochaine revue du Réseau. Il lui précise que le débat sur la question de l’éolien reste ouvert et que le Réseau "Sortir du nucléaire" entend bien continuer à faire avancer sa position sur cette question importante en tenant compte d’éléments de réflexion contradictoires.

8/ Le 4 avril, Hervé Kempf publie sur son site http://reporterre.net un article intitulé “Libertés : Le Réseau Sortir du nucléaire censure Hervé Kempf”. Cet article est diffusé largement via plusieurs listes de diffusion et provoque de nombreuses réactions.

9/ Pour faire suite à cette affaire, le CA du Réseau “Sortir du nucléaire”va être sollicité courant avril pour prendre une décision concernant l’éventuelle publication de cette tribune libre dans la revue Sortir du nucléaire n°43 de l’été 2009. Le CA sera également consulté sur l’opportunité de publier en regard un article présentant un point de vue nuancé.

Je vous tiendrai au courant de la décision qui sera prise.

Très cordialement,

Philippe Brousse.

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Courriel de Hervé Kempf à Philippe Brousse envoyé le 7 avril 2009.

Cher Philippe Brousse et chers amis du Réseau,

Je vous remercie d’avoir établi le rappel des faits. Votre compte-rendu est pour l’essentiel exact, à la nuance du point 4 : de notre conversation téléphonique, j’avais retenu l’idée de "tribune libre". Un courriel de Nadège Morel le confirmait ; elle m’écrivait le 30 mars : "Oui, le thème est “libre”, d’après ce que m’a dit Philippe suite à vos discussions téléphoniques vous étiez intéressé pour rédiger une forme de “tribune libre” sur la problématique de l’énergie, qui illustrerait notamment le point de vue et les arguments que vous avez développé dans votre livre.".

Notons au passage (votre point 5) qu’elle m’avait écrit le 26 mars : "Etant tous très occupés... nous avons “oublié” de vous rappeler la date fixée au 15 mars. Je m’en aperçois un peu au dernier moment alors que nous sommes très près du bouclage.".

La tribune que vous m’avez demandée illustre le point de vue que j’ai développé dans ce livre en ce qui concerne l’énergie : sans économies d’énergies posées comme priorité absolue, ni le nucléaire ni rien d’autre ne permettra d’éviter la crise climatique.

Il est heureux que, malgré votre refus, le texte ait pu être publié. Reporterre, même si c’est un site tout à fait modeste, n’a d’autre ambition que de présenter les arguments, informations, débats qui font la vie du mouvement écologiste, vie sans laquelle aucun combat ne sera gagné.

Merci de diffuser ce message aux listes du Réseau. Je publierai pour ma part votre mise au point sur www.reporterre.net.

Avec mes salutations amicales.

Hervé Kempf




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