Le Tour de France veut bétonner la montagne

Durée de lecture : 6 minutes

8 janvier 2013 / Matthieu Stelvio (Agora Vox)

L’aménagement d’une route dans les Alpes pour une étape du tour de France pourrait servir de prétexte à une opération immobilière


Outre les affaires de dopage, le Tour de France pose des problèmes environnementaux importants. Après le saccage de la Planche des Belles Filles en 2012, c’est la route pastorale du Col de Sarenne que la prochaine grande boucle menace. Nous avons besoin de votre signature pour nous faire entendre.

Le contexte : Clavans et l’Alpe d’Huez sont séparés de seize kilomètres par une route pastorale franchissant le Col de Sarenne. Une petite route oubliée, menacée par des éboulements, qui devient progressivement un chemin pour randonneurs et cyclistes. Le GR54, le Tour des Ecrins, se confond même avec la route sur de nombreux kms.

2005, Clavans : un projet de station de ski qui manque de transparence

En 2005, l’ adjoint au maire de Clavans tombe de haut en découvrant par hasard « un document établi par le maire dont il ne [lui] avait jamais parlé ! » Il s’agissait ni plus ni moins d’un projet de téléphérique reliant Clavans au Col de Sarenne. Projet qui fut exposé, par la suite, au conseil municipal du village : vaste programme immobilier (3000 lits) assorti de l’aménagement en domaine skiable des pentes de Sarenne.

Quelques temps plus tard, Isère Nature s’était procuré un document « confidentiel » circulant entre les mains des investisseurs : on y apprenait que derrière l’implantation immobilière à Clavans, beaucoup avaient des idées derrière la tête.

En effet, Clavans est un point stratégique qui permettrait à l’Alpe d’Huez d’étendre de façon considérable son domaine skiable pour le relier à une station de la vallée de l’Arves, située à l’autre extrémité du massif des Grandes Rousses : Saint Sorlin. De la sorte, l’Alpe d’Huez ne serait plus une simple station, mais une station-massif.

Beaucoup de clavanchots ont exprimé leur désaccord, et l’affaire s’est calmée. Mais des investisseurs ont « acheté des terrains au-dessus le Clavans-le-Haut » en espérant obtenir un jour la majorité au conseil municipal de la petite commune.

2013 : une route pastorale refaite pour le Tour de France

Lors de la présentation de la 100e édition du Tour de France, C. Prudhomme frappe fort, il veut déplacer les montagnes : en 2013, l’Alpe d’Huez ne sera pas grimpée une fois, mais deux ! Pour permettre aux coureurs de grimper l’Alpe d’Huez deux fois, la solution est assez simple : utiliser la route de Sarenne.

Est-il raisonnable de faire passer le Tour de France par cette route sinueuse et étroite, menacée par de nombreux éboulements ? Aucun souci pour le maire de l’Alpe d’Huez, il suffit simplement de lancer « une petite tranche de travaux pour fignoler un peu ». En outre, il explique à la presse que des travaux sont nécessaires, car « les passages de ruisseaux ne permettaient pas de passer en voiture et encore moins à vélo. » Ce qui est notoirement faux.

Pour n’effrayer personne sur l’ampleur des travaux, les trois conférenciers font preuve d’une éloquence minimaliste, mais certaines expressions ont de la résonance : ainsi, pour faire en sorte que « les cailloux qui sont instables tombent », « [ils] purger[ont] un peu le secteur ». Et toujours concernant la « petite tranche de travaux », le maire de l’Alpe d’Huez a aussi fait référence à la « mise en sécurité de la route, qui sera importante » et à des « virages [qui] nécessitent que l’on mette des protections ». En somme, une route pastorale va être « goudronnée », significativement refaite et aménagée pour une demi-journée de télévision.

Sarenne : Nature contre Business

Dans ce vaste et magnifique espace sauvage, au-delà des chamois, marmottes et autres niverolles, précisons que des espèces rares et fragiles, « menacées d’extinction », vivent sur les pentes de Sarenne : des lagopèdes et des tétras lyre.

Manifestement, la protection environnementale n’est pas le souci du directeur de l’Office du Tourisme de l’Alpe d’Huez qui, en utilisant Sarenne, veut faire de l’Alpe d’Huez, la « capitale mondiale du vélo », et souhaite insister sur les retombées économiques de l’événement : « Si on calcule que chaque personne consomme 10 euros… (…) [Si] on a un million de personnes, ça fait 10 millions de retombées économiques. »

Ensuite, cet adroit comptable explique qu’ils essaieront de faire le maximum pour caser tous les spectateurs ; même si ce sera difficile « parce que, à un moment, on n’arrive plus à les mettre… sur trois, quatre, cinq rangs. » Bien heureusement, la capacité d’accueil de l’Alpe est accrue, puisque ces spectateurs en excès, ils « pourr[ont] les mettre sur la montée » de Sarenne au milieu des tétras lyre, des lagopèdes, des chamois et des marmottes.

Sarenne : menace sur le dernier bastion de l’Oisans sauvage

En aparté, C. Prudhomme déclare que cette double ascension de l’Alpe d’Huez est « rendue possible par les travaux qui ont été et qui seront encore faits sur la route qui va du Col de Sarenne au Lac du Chambon. » Notez que la route dont il parle inclue la portion de route à laquelle fait allusion le dossier présenté au Conseil Municipal de Clavans en 2006.

A cette époque, des investisseurs immobiliers voulaient refaire la partie basse de la route en question pour mettre au bout une soi-disant petite station de ski qui, en réalité, était destinée à relier l’Alpe d’Huez, extrémité Sud des Grandes Rousses, à Saint Sorlin, extrémité Nord des Grandes Rousses, pour en faire une station-massif. Après la tentative infructueuse de ces investisseurs qui, aux alentours de 2006, « ont acheté des terrains au-dessus le Clavans-le-Haut », le Col de Sarenne ne serait-il pas aujourd’hui assailli par son autre versant ?

En somme, il y a deux options :

• 1) Soit la route de Sarenne est refaite pour une demi-journée de télévision.

• 2) Soit la route de Sarenne est refaite pour aller dans le sens des investisseurs.

N’oublions pas qu’en 2006, la Frapna dénonçait un manque de transparence. Est-il si irrationnel de penser que certains ont des idées derrière la tête en lançant des travaux dans un "au milieu de nulle part" aussi stratégique, soi-disant pour une journée de vélo ? Le maire de l’Alpe d’Huez n’est-il pas assez clair, lorsqu’il déclare que ce premier passage du Tour de France à Sarenne, qui est rendu possible par des travaux qui vont dans le sens des investisseurs immobiliers, "offre beaucoup de possibilités pour le futur" ?

Une pétition

Les prochains travaux (goudronnage, purge, mise en sécurité) ne pourront avoir lieu avant la fonte des neiges, et vous pouvez dire « Non au passage du prochain Tour de France sur la route pastorale de Sarenne » en signant cette pétition.

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Cet article est une synthèse du texte plus exhaustif : Et si l’Alpe d’Huez se servait du Tour de France pour partir à la conquête d’un massif ?
N’hésitez pas à le consulter pour approfondir et vérifier la pertinence des sources.
A noter : la même étape pourrait avoir lieu en passant par Villard Reculas plutôt que par le Col de Sarenne.



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Source et photos : Agora Vox

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