Le capitalisme brun

22 novembre 2009 / Hervé Kempf


Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage. Pour tenter de se débarrasser des écologistes, on les taxe de fascisme larvé.

Le procédé avait été utilisé au début des années 1990 lorsque, devant la dégénérescence du socialisme de gouvernement, les écologistes remportaient d’étonnants succès électoraux. La presse, avec l’esprit grégaire qui la caractérise souvent, avait alors dénoncé la menace des « verts-bruns », en s’appuyant sur le livre de Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique (Grasset, 1992). Cet ouvrage constitue un modèle de manipulation intellectuelle : les citations tronquées ou carrément inventées des auteurs que dénonçait Ferry conduisaient le lecteur candide à la conclusion incontournable que l’écologie était le meilleur chemin pour la dictature (1).

A l’époque, la faiblesse intellectuelle du mouvement écologiste ne lui avait pas permis de faire face à cette grossière offensive, qui l’avait durablement affaibli. La même opération semble être menée, de manière moins systématique mais persistante, à l’encontre des objecteurs de croissance. On suggère ainsi une proximité entre la décroissance et l’extrême droite, en s’appuyant sur un groupuscule et quelques individus isolés.

Cette thèse ne résiste pas à l’examen des propos abondants des objecteurs de croissance. La lecture des journaux La Décroissance ou Silence, des revues Entropia ou Ecorev, des textes de l’Association des objecteurs de croissance (ADOC), atteste sans ambiguïté qu’ils s’inscrivent dans la perspective d’une démocratie et d’une gauche renouvelées par le questionnement écologique.

En revanche, si l’on consulte le programme du Front national, on ne trouve aucune apologie de la décroissance, mais bien au contraire une obsession de la croissance qui ne le distingue pas de l’UMP, du MoDem ou du PS. Le fait que ces partis sacrifient comme le FN à la déesse croissance les range-t-il à l’extrême droite ?

D’une certaine manière, oui. Augmenter la taille du gâteau permet de distribuer des miettes à tout le monde et de calmer la colère montante des exclus et des classes moyennes. L’obsession de la croissance découle ainsi du refus du capitalisme de remettre en cause des inégalités devenues ahurissantes.

Mais comme la croissance du PIB est de plus en plus freinée par le désordre financier et la crise écologique qu’elle aggrave, les tensions sociales se durcissent. Cela conduit au raidissement autoritaire du capitalisme. Répression policière accrue, vidéosurveillance, fichage généralisé, contrôle des médias, multiplication des prisons, recours au nationalisme (« identité nationale »)... « Dans l’avenir, la logique inhérente au capitalisme le conduira à limiter les libertés », notait naguère Slavoj Zizek (2). L’avenir, c’est aujourd’hui. La question qui se pose : le capitalisme devient-il brun ?

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Notes

(1) Luc Ferrry, un modèle de manipulation intellectuelle http://www.reporterre.net/spip.php?...

(2) Slavoj Zizec : http://www.humanite.fr/2006-01-04_P...





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Source : Cet article a été publié dans Le Monde du 22-23 novembre 2009.

Traducido en español El capitalismo pardo http://www.ecopolitica.org/index.ph...

Lire aussi : Le capitalisme est-il compatible avec la démocratie ? http://www.reporterre.net/spip.php?...

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