Le comportement mortifère de la finance

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24 octobre 2012 / Paul Jorion



"Si les mécanismes par lesquels le monde financier met en oeuvre ce
comportement suicidaire ne font pas mystère, sa motivation demeure,
cependant, problématique."


Un tribunal de Washington a invalidé, samedi 29 septembre, des mesures
prises par la Commodity Futures Trading Commission (CFTC, le régulateur
américain du marché des produits dérivés), qui visaient à plafonner
le volume des positions qu’un intervenant peut prendre sur le marché à
terme des matières premières, afin qu’il ne puisse, à lui seul, le
déséquilibrer. Les professionnels du secteur s’étaient opposés à de
telles mesures, noyant la CFTC sous un flot d’avis défavorables,
s’assurant ensuite - grâce au Parti républicain - que le budget de
l’organe de contrôle prévu ne soit pas voté, assignant, enfin, la
CFTC devant les tribunaux.

Quelques jours auparavant, le 24 septembre, l’International
Organisation of Securities Commissions (organisme mondial fédérant les régulateurs nationaux sur le marché des matières premières), à qui le G20 avait confié le soin de réguler le marché du pétrole, jetait l’éponge.
Lors de la réunion qui venait de se tenir, l’Agence internationale de
l’énergie, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole et les
compagnies Total et Shell avaient constitué un front du refus. Les
compagnies pétrolières avaient affirmé qu’en cas de réglementation
du secteur, elles cesseraient de communiquer à leurs organismes de
supervision les données relatives aux prix pratiqués.

Le 22 août, la Securities and Exchange Commission (le régulateur des
marchés boursiers américains), qui avait mis au point un ensemble de
mesures visant à empêcher que ne se reproduise un effondrement du
marché des capitaux à court terme, n’est pas parvenue à les faire
approuver par son comité de direction, l’un de ses membres - très lié
au secteur financier - ayant refusé son aval.

La logique de ces trois manoeuvres d’obstruction couronnées de succès
est facile à saisir : la finance bénéficie d’un accès aisé à
l’argent et utilise celui dont elle dispose pour empêcher qu’on ne la
réglemente, même si les mesures envisagées visent, comme dans les cas
évoqués, à empêcher la reproduction d’événements susceptibles
d’entraîner... son effondrement total.

Les régulateurs parviennent à
infliger des amendes considérables aux banques responsables d’abus,
comme les 550 millions de dollars (425,9 millions d’euros) exigés de
Goldman Sachs pour avoir organisé des paris sur des produits conçus
pour se déprécier, ou les 453 millions de dollars dont a dû
s’acquitter la Barclays pour avoir manipulé les données des taux
interbancaires du Libor. Mais une banque a des moyens d’éviter de subir
les conséquences économiques de ses délits : elle peut réduire les
dividendes qu’elle verse à ses actionnaires ; elle peut transmettre à
ses clients tout ou partie de ses pertes en renchérissant ses services
 ; enfin, si elle est jugée « systémique », c’est-à-dire grosse au point
que sa chute entraînerait le système financier tout entier, elle sera,
comme observé depuis cinq ans, automatiquement sauvée par le
contribuable en cas d’insolvabilité, et cela au nom de l’intérêt
général.

Lorsque, à l’automne 2008, l’existence de ces établissements
financiers systémiques est devenue évidente à l’occasion de la
faillite de Lehman Brothers, la mesure à prendre allait de soi : il
fallait les démanteler en unités plus petites, dont la faillite
éventuelle pourrait être absorbée par les marchés. Mais, déjà, le
lobbying (financé en partie par des sommes procurées par le
contribuable...) a permis de mettre rapidement la mesure au rencart.

La finance dispose donc des moyens de neutraliser toute tentative de
réduire la nocivité de ses pratiques. Elle s’est immunisée contre les
efforts engagés par la communauté pour la protéger d’un nouvel
effondrement - efforts motivés, bien entendu, par le souci de se
prémunir contre les conséquences économiques et sociales d’une telle
catastrophe.

Toute mesure préventive d’un nouveau désastre étant systématiquement
désamorcée, celui-ci devient inéluctable...

Si les mécanismes par lesquels le monde financier met en oeuvre ce
comportement suicidaire ne font pas mystère, sa motivation demeure,
cependant, problématique.

Dans son livre intitulé Effondrement (Gallimard, 2005), le biologiste
Jared Diamond mentionne, parmi les raisons pour lesquelles des
civilisations anciennes sont mortes, l’incapacité de leurs élites et
de leurs gouvernements à se représenter clairement le processus
d’effondrement en cours ou, si elles en ont pris conscience, leur
incapacité à le prévenir en raison d’une attitude de défense
« court-termiste » de leurs privilèges.

Les comportements suicidaires ne
sont pas absents du monde naturel : on les rencontre par exemple dans
la
physiologie de la cellule. C’est le phénomène de l’« apoptose » ou "mort
cellulaire programmée"
, quand la cellule entame son autodestruction
parce qu’elle reçoit des messages chimiques signalant la mort
inévitable de l’organe auquel elle appartient. Arnold J. Toynbee,
illustre philosophe de l’histoire, nous a prévenus : "Les
civilisations ne meurent pas assassinées
, a-t-il écrit, elles se
suicident."
Souhaitons que ce ne soit pas tout simplement à cela que
nous assistons.






Source : Blog de Paul Jorion]

Ecouter aussi : Edgar Morin, pourquoi faut-il exclure le capital financier de l’humanité ?

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