Le gâteau ne peut plus grossir, il faut bien le partager

Durée de lecture : 9 minutes

30 septembre 2009 / Jean Gadrey

La maladie croissanciste continue à ravager le monde de l’économie. Fondée sur l’idée devenue d’une stupidité affligeante qu’il faut toujours faire grossir le « gâteau » pour que les pauvres puissent en profiter.


Parmi les grands commandements de la religion de la croissance figure en bonne place le « théorème de la croissance comme préalable ». Ce théorème est à ranger verticalement après celui, plus ancien, d’Helmut Schmidt : les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain. On a vu depuis ce qu’il en était.

Variante imagée du théorème : il faut d’abord faire grossir le gâteau (des richesses économiques comptées dans le PIB) si l’on veut mener des politiques sociales et créer des emplois. Donc il nous faut et il nous faudra toujours de la croissance pour le bien de tous. Recourir à d’autres critères et d’autres indicateurs ? Bof. Croissez, le reste suivra.

Cette idée traîne partout. Elle est d’une bêtise affligeante. D’abord, un enfant de deux ans peut comprendre qu’avec le même gâteau, on peut avoir des parts très inégales ou très égales, ce qui fait des sociétés très différentes. L’équité dans la distribution change tout. Mais on nous rétorque : en faisant grossir le gâteau, on peut promettre aux plus pauvres un morceau un peu plus gros, non ? Cela les aiderait à supporter le spectacle de ceux qui se goinfrent, non ?

Outre que la dernière période a montré que, en dépit de la croissance, le sort des plus pauvres ne s’améliorait pas (et empirait aux Etats-Unis, où la croissance était plus forte), outre que ce sort s’évalue aussi en termes relatifs, le contre argument le plus important est le suivant : le gâteau PIB est de plus en plus empoisonné. À force de vouloir le gonfler en substances socialement et écologiquement toxiques, en crédits toxiques, en surexploitation des ressources humaines et naturelles, en carbone embarqué, il va nous exploser à la figure. Distribuer plus équitablement un gâteau plus gros mais pourri, ce n’est un cadeau pour personne.

Non, il ne faut pas toujours produire plus pour pouvoir mener des politiques sociales et environnementales en répartissant un gâteau PIB toujours plus gros. Il faut produire mieux et autre chose, changer la recette et donc le gâteau, et mieux le partager. Il faut veiller à n’intégrer dans ce qu’on produit, dans la valeur ajoutée, dans le gâteau PIB, que des ingrédients d’utilité sociale et écologique et des biens communs. Il faut s’assurer que ce qu’on produit fait du bien aux personnes, au lien social et à la nature, ce qui n’a rien avoir avec le « toujours plus », et ce qui s’y oppose de plus en plus. Et il faut valoriser tous les gâteaux autres que le PIB pour s’intéresser à un chariot de desserts où l’on trouve le temps libre choisi, les liens sociaux, et tous les ingrédients de la qualité de vie dans une société soutenable. C’est le fondement d’une écologie sociale et politique de la production, marchande ou non. Cela implique à coup sûr de réduire fortement les inégalités. Ce n’est pas contradictoire avec la progression de l’emploi, si on fait ce qu’il faut (voir d’autres textes de ce blog).

BIENVENUE CHEZ LES CHTIS

Ce que j’écris là a été explicité plus longuement et plus brillamment, dans un rapport récent au Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais, par mes amis Laurent Cordonnier, économiste, et Gérard Grass, consultant. Voir ce lien.

En voici de courts extraits :

« … la dichotomie entre l’intérêt collectif et les agents “ privés ” est pour une part largement trompeuse : il y a toujours des biens communs dans la richesse produite … Sans contenu en biens communs, la valeur marchande des biens et services (ou leur prix payé par l’impôt) serait bien plus faible que ce qu’elle est. Le prix d’une voiture s’explique au moins autant par ses qualités sociales et environnementales [salaires décents ou non, sécurité, innovations pour réaliser des économies de carburant ou de matières ou pour limiter la pollution, qualités esthétiques…] que par le nombre de kilomètres passagers qu’elle réalisera dans sa vie.
… Or les biens communs ne peuvent pas être produits (la plupart du temps) dans des fabriques à biens communs, même si, pour une part, l’Etat producteur de services publics a tenté d’en incarner la figure parfois exclusive. Si certains biens communs ne sont pas intégrés directement à la production marchande, ils ne peuvent pas être produits “ après coup ” ni même “ ailleurs ” (ex : l’égalité salariale entre les hommes et les femmes). Quant aux biens communs qui peuvent être produits “ ailleurs ” ou “ après coup ” (ex : la dépollution), leur production après coup donne l’idée d’une richesse supplémentaire (puisque ça fait du PIB), alors qu’il ne s’agit que d’un gaspillage de travail et de capital.
La question ne peut donc plus être présentée dans ses termes anciens : produisons le plus possible de biens particuliers, et après on sera assez riche pour se payer et distribuer des biens communs. Si l’on produit des maisons mal isolées, avec des matériaux polluants détruisant la santé, dans des zones périphériques multipliant les déplacements et augmentant la surface artificialisée des sols, on sera assez riche pour se payer et se distribuer des maisons mal isolées, avec des matériaux polluants, etc., mais il sera trop tard pour se payer et se distribuer des logements HQE, positifs en énergies, dans un urbanisme densifié et convivial (ce n’est qu’un exemple). Les biens communs doivent donc se trouver dans les produits et dans les manières de produire, pour construire une valeur ajoutée durable. L’objectif est très précisément d’intégrer plus largement les biens communs à la valeur ajoutée. »

ET LA PROTECTION SOCIALE ? ET LES INVESTISSEMENTS ÉCOLOGIQUES ?

Nous faut-il de la croissance à perte de vue pour financer la protection sociale, les retraites, les investissements écologiques ? Non, il nous faut de la valeur ajoutée (d’un contenu requalifié, durable) et il faut l’affecter démocratiquement et équitablement aux différents groupes et générations. Les richesses monétaires existent en abondance pour cela. Quitte à me répéter, les réductions d’impôt sur le revenu décidées depuis 2000 représentent 30 milliards d’euros de manque à gagner annuel pour l’action collective et le progrès social. Selon la commission des finances de l’Assemblée Nationale, les niches fiscales ont coûté 73 milliards en 2008 et la majorité d’entre elles ne va pas dans le sens de l’intérêt général. La fraude fiscale coûterait, selon Éric Woerth lui-même, 30 milliards par an. L’évasion dans les paradis fiscaux, forme de fraude organisée, représenterait entre 30 et 40 milliards d’euros pas an. Les dépenses de publicité en France se montent à 11 milliards par an selon ZenithOptimedia. La France est au troisième rang mondial des dépenses militaires (après les Etats-Unis et la Chine) : le budget de la défense se monte à près de 50 milliards pour les seuls crédits de paiement. C’est 50 % de plus que l’Allemagne en dépenses par habitant.

La liste est longue de ce qui pompe des ressources économiques par dizaines de milliards pour les dévier d’un objectif de progrès partagé et durable. Dernier exemple : le coût social du chômage. Ses évaluations ont été plus ou moins abandonnées ces dernières années (il est vrai que c’est complexe), mais on sait qu’il est plusieurs fois supérieur au seul coût des politiques publiques de l’emploi, soit 33 milliards en 2006. Or on peut considérer le coût social du chômage comme le coût du non partage du travail, le coût du déni du droit à l’emploi.

LES VIRUS PROPIBES ET LE VACCIN STIGLITZ

Les virus propibes (ou pro-PIB) sont une colonie qui s’installe dans un corps sain et qui provoque ensuite son obésité sans limite, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ils y accumulent indistinctement le bon cholestérol et le mauvais. Un vaccin expérimental vient d’être mis au point par le docteur Stiglitz, mais les virus ont réagi avec violence. Les premiers à l’avoir fait ont même profité de la présentation du vaccin à la Sorbonne pour se manifester.

Le virus Olivier Blanchard, qui sévit au FMI, a indiqué que le vaccin Stiglitz était bien gentil, mais que les propibes avaient raison de vouloir l’obésité de tous comme solution à tout. Ce virus avait lui-même secrété au FMI un produit toxique qui consiste à privilégier la consommation privée par rapport à celle de biens collectifs pour relancer la croissance, exigeant des coupes sombres dans les dépenses sociales fondées sur des droits (retraites, santé…). Le virus Jacques Barrot, qui avait sévi à la commission européenne comme porte-parole du lobby des croissants, a lui aussi campé sur ses positions propibes.

Mais il a fallu attendre quelques jours pour que les plus virulents se manifestent. Il s’agit d’abord du virus Antoine Delhommais, qui a instillé dans Le Monde une substance vénéneuse assimilant le vaccin Stiglitz à une « mode bobo-décroissance ». Les analyses du vaccin montrent portant qu’il ne contient aucune molécule de ce type. Le même virus a délivré cette information qui fera date dans les cafés du commerce : « mieux vaut vivre en Norvège (55 600$ de PIB par habitant…) qu’au Zimbabwe (500$…) ».

Mais cela n’est rien à côté de l’offensive du redoutable virus Éric Le Boucher, qui fut membre de la colonie des croissants présidée par le mégavirus Attali. Tous crocs dehors, il a successivement accusé le vaccin Stiglitz d’être « de la pure gesticulation » qui « ne débouchera sur rien », un « gros mic-mac de présupposés » inspiré par « les idéologies de la décroissance », et de la « masturbation intellectuelle ». À ceux qui en douteraient, ce siècle n’est décidément pas celui des Lumières. Le tout conclu par « Que le PIB augmente ! Et vive le PIB ! ».

Qu’en conclure pour le vaccin Stiglitz ? Vu la résistance des virus propibes et du lobby des croissants, il aura peu d’effet si d’autres traitements ne sont pas administrés en complément, par une multi-thérapie incluant la prévention de la contagion, la mobilisation du corps social et la mise en quarantaine des virus irrécupérables.




Source : http://alternatives-economiques.fr/...

Ecouter aussi : Pourquoi êtes-vous pour la croissance ? http://www.reporterre.net/spip.php?...

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