Le gaz de schiste aux Etats-Unis n’est pas une si bonne affaire économique

25 octobre 2012 / Robert Bell et Oleg Rusetsky



Pour plusieurs grandes entreprises aux Etats-Unis, le gaz de schiste se révèle une catastrophe financière


Personne en France ne semble avoir remarqué qu’au pays de la soi-disant « révolution du gaz de schiste », les meilleures entreprises américaines n’appliquent pas le principe de précaution à leurs propres investissements. Pour beaucoup d’entre elles le gaz de schiste est une catastrophe financière.

Chesapeake Energy, un des leaders de l’industrie américaine, pourrait se trouver en faillite l’année prochaine si l’entreprise ne réussissait pas à couvrir son déficit de trésorerie d’environ 22 milliards de dollars.

En août 2012 BHP Billiton Ltd a dû réduire de 2,84 milliards de dollars la valeur d’une partie de ses actifs en gaz de schiste aux États-Unis, lesquels avaient été achetés 4,75 milliards de dollars seulement dix-huit mois plus tôt.

En juillet, deux autres sociétés, BG Group Plc. et Encana Corp, ont annoncé une réduction de plus de 3 milliards de dollars de leurs actifs en gaz de schiste. Noble Energy Inc, Exco Resources Inc et Quicksilver Resources Inc ont annoncé au total plusieurs centaines de millions de dollars de dévalorisations. D’autres devraient suivre.

En juin 2012, le Texan Rex Tillerson, PDG d’Exxon, le plus grand producteur de gaz de schiste, a résumé la situation au Council on Foreign Relations : « Nous perdons tous nos chemises aujourd’hui. Nous ne faisons pas d’argent. Tous les signaux sont au rouge. » Son collègue russe, Alexandre Medvedev, haut responsable de Gazprom contrôlé par l’État, a prévu la ruine de cette activité, il y a un an et demi.

En février 2011, il a comparé le boom du gaz de schiste à la bulle Internet, « qui a énormément enflé avant de s’aplatir dans une dimension rationnelle et logique ». Les commentaires de ce haut fonctionnaire russe ont été largement déconsidérés. Pourtant, il a apparemment su évaluer le prix auquel les producteurs américains devraient vendre leur gaz de schiste : « La production massive de gaz de schiste est impossible pour un cours inférieur à 6-8 dollars par million de BTU. [1] »

Un an plus tôt, le chroniqueur du Financial Times, John Dizard, a publié pratiquement les mêmes chiffres. Le 6 mars 2010 il écrit : « L’addition des coûts de la recherche, du développement, de l’exploitation des puits de gaz de schiste, plus celui du versement d’un rendement moyen sur le capital des investisseurs, exige un prix sur le marché au comptant de 7,50 à 8 dollars par million de BTU ».

Pourquoi la France doit être circonspecte

Or, aujourd’hui, le gaz naturel se vend aux États-Unis environ 3 dollars par million de BTU. Si nous nous référons à la précédente citation et que l’on s’intéresse aux déclarations du Russe et au témoignage du Texan, le gaz naturel se vend donc à un prix bien inférieur à celui de la production du gaz de schiste.

À juger ces chiffres, le gaz de schiste est tout simplement trop cher à produire, beaucoup plus que le gaz conventionnel. Mais étant donné l’immensité des gisements potentiels, beaucoup de foreurs sautent sur l’opportunité, creusent et en découvrent de nouveaux. Les producteurs inondent le marché, et les prix s’effondrent.

Alexander Medvedev a sûrement raison quand il dit : « Nous ne voyons pour nous aucune menace dans le développement du gaz de schiste. » Vendre du gaz américain en Europe exigerait sa liquéfaction pour le transport ; cela ajouterait 3 dollars au prix minimum nécessaire d’au moins 8 dollars par millions de BTU. Comme le prix de ventes se situe en Ukraine à environ 12 dollars par million de BTU en juin 2012 par exemple, Gazprom ne s’inquiète pas de la concurrence américaine.

M. Medvedev craint-il que l’Ukraine exploite localement le gaz de schiste ? De nombreux pays ont du gaz de schiste, mais ils manquent de certains ou de la plupart des éléments dont disposent les États-Unis. En plus des lois du sous-sol favorisant la ruée vers le gaz de schiste, les États-Unis ont d’autres avantages : beaucoup d’eau (jusqu’à 400 camions-citernes sont nécessaires à chaque nouveau forage), les flottes de camions eux-mêmes, les routes pour les conduire, le matériel de forage et les personnes déjà formées pour percer les trous, sans oublier les réseaux de gazoducs existants.

La plupart des estimations pour l’exploitation du gaz de schiste en Ukraine, en Pologne, en Chine, etc., évaluent les coûts de production à trois fois plus que ceux des États-Unis. En d’autres termes, le prix de vente minimal, entre 6 à 8 dollars par million de BTU pour le gaz de schiste américain est bon marché !

Revenons au cas de la France. Après que le président Hollande a claqué la porte à la fracturation hydraulique, vingt-deux figures majeures de l’industrie, des syndicats et de l’enseignement ont lancé un appel : « Nous demandons au président de la République d’engager un grand débat national et public sur les gaz de schiste qui impliquerait toutes les parties prenantes. Il permettra d’évaluer sereinement son impact sur l’environnement, l’emploi, l’investissement et la recherche ».

Ce débat ne peut avoir lieu sans un examen attentif des échecs économiques du gaz de schiste aux États-Unis à travers des documents comme ceux des fiches réglementaires de la SEC, des faillites, des procès civils et des décisions judiciaires.

Quelle que soit sa forme, le débat français ne peut passer à côté de ces données américaines. C’est le plus sûr moyen d’éviter aux entreprises de dévaler la pente des pertes massives — qui signifieraient aussi des pertes des redevances pour les collectivités locales et des pertes d’emplois.

La France doit être circonspecte sur les affirmations des banques d’investissement, des cabinets de conseil, des cabinets d’expertise comptable et des firmes de courtage. Sciemment ou pas, certains d’entre eux gonflent la bulle spéculative du gaz de schiste aux États-Unis. De nombreuses preuves irréfutables seront disponibles pour l’établissement de la vérité économique du gaz de schiste. La France aura cinq ans pour les passer au crible.

Que ce débat ait lieu ou pas, le président Hollande devrait non seulement être perçu comme un protecteur de l’environnement mais tout autant être crédité du rôle de gardien de l’industrie française contre les excès de la spéculation énergétique.

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Note

[1] Le British Thermal Unit (abrégé en Btu ou BTU) est une unité d’énergie anglo-saxonne qui est définie par la quantité de chaleur nécessaire pour élever la température d’une livre anglaise d’eau d’un degré F° à la pression constante d’une atmosphère.

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Robert Bell est president du department Finance and Business Management, Brooklyn College, city university of New-York. Il est l’auteur de La Bulle verte, Paris, 2007, éd. Scali.

Oleg Rusetsky est ancien étudiant-chercheur du Professeur Bell dans le « Business Program » de Brooklyn College. Diplômé en 2010, il vit à New-York.





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Source : La Tribune

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