Le leader de Lutte ouvrière est mort dans le secret

Durée de lecture : 5 minutes

16 septembre 2010 / MarieLys Lubarno / Marianne

Bon, on est d’accord, cette nouvelle paraît lointaine des intérêts habituels de Reporterre. Mais elle en dit beaucoup sur la politique, au meilleur sens du terme, et mérite réflexion.


Dirigeant historique de LO, Robert Barcia, alias Hardy, est mort. Avec lui disparaît l’une des figures de la politique française : il était le fondateur de la première organisation trotskyste du pays. Mais il n’est pas mort hier ; en réalité, il est décédé il y a plus d’un an. Et depuis, les quelques mille militants de Lutte ouvrière gardent farouchement le secret sur sa disparition… Enquête sur une dérive humaine et politique

2 janvier 2010. Daniel Bensaid, philosophe et théoricien marxiste, cofondateur et dirigeant de la LCR puis du NPA, s’éteint à Paris. En quelques heures, à peine, la nouvelle fait le tour de la capitale et du microcosme politique, déclenchant des centaines de réactions et de communiqués. Quelques jours plus tard, 4000 personnes se pressent dans la grande salle de la Mutualité, à Paris, pour lui rendre hommage sous les projecteurs et les caméras. 12 juillet 2009. Six mois, jour pour jour, avant la mort de Bensaid, un autre dirigeant révolutionnaire s’en allait. Robert Barcia, alias Hardy, fondateur de Lutte ouvrière né à Paris le 22 juillet 1928, décédait à Créteil. Sans tambours, ni trompettes. Il mourait en secret. Au point qu’aujourd’hui encore, aucun militant de LO n’accepte de parler de la mort de Barcia, pas même pour la confirmer à d’anciens camarades. Comment une organisation de 1 000 personnes a-t-elle pu garder ce secret aussi longtemps sans que jamais rien ne filtre ? Et surtout, pourquoi ?

LA MORT D’UN « GOUROU » CACHÉE PAR LA « SECTE » ?

Les mauvaises langues ont pour habitude de dire que LO est une secte, et qu’Hardy en était le « gourou ». Il serait facile de conclure qu’ils ont raison. L’étrange silence de la direction semble vouloir faire croire que le leader est encore en vie. « Il se pourrait même qu’Hardy ait été momifié ou congelé en attendant des jours meilleurs », plaisante-t-on à l’extrême gauche. Pourtant, l’homme ne faisait pas l’objet d’un culte de la personnalité et n’était pas aux responsabilités dans son parti. « C’était un homme de l’ombre, ni grand théoricien, ni intellectuel », explique un militant de la Fraction (groupe exclu de LO en 2008), « plutôt une bête politique, qui a construit un parti sur des bases solides et en donnait la ligne ».

Barcia était un dirigeant à la poigne de fer, imposant à ses militants une discipline que ne renierait pas un régiment de paras. Par lui transitaient tous les rapports d’activité, jusqu’au moindre compte-rendu remonté du fin fond d’une ville de province. Lui encore décidait de l’exclusion des militants, comme en 1997. De lui dépendaient les alliances électorales. Lui, enfin, édictait les règles de conduite. Non pas parce qu’il était le « dictateur » de LO, mais parce qu’il en était le père fondateur, à qui les militants se référaient dans une période trouble où la clarté politique n’avait pas le vent en poupe. C’est d’ailleurs ce qui a conduit LO à se resserrer, voire se replier sur elle-même, et à taire tout ce qui concerne de près ou de loin les militants et l’organisation.

PAPA PC, MAMAN URSS ET LA CLANDESTINITÉ

Ce serait en effet méconnaître l’Histoire que de simplement traiter de fous les membres de LO. Pour comprendre ce culte du secret et cette discipline de fer, il faut remonter des années en arrière, à la création du parti. Au sortir de la seconde guerre mondiale, les organisations trotskystes qui se structurent en France optent pour la clandestinité. Tant à cause du pouvoir en place, que du tout-puissant Parti communiste, qui à l’époque soutenait Staline. Critiquer l’URSS était délicat, voire douloureux. Si douloureux que quelques militants trostkystes en sont morts (à commencer par Mathieu Bucholz, jeune résistant et ami de Robert Barcia assassiné à la Libération). « A une époque, la seule chose qu’on demandait à un militant qui voulait entrer à LO c’était de vendre le journal de l’organisation dans la rue », raconte un militant de la Fraction. « Parce que c’était l’assurance de se faire tomber dessus par des staliniens et qu’il fallait donc être prêts à se faire casser la gueule pour ses idées. »

C’est pourtant l’affaiblissement du PCF puis la disparition de l’URSS en 1991 qui ont provoqué le repli de LO sur elle-même. La direction considérait alors que le monde entrait dans une période de néolibéralisme écrasant, dont il ne sortirait pas indemne. Les luttes sociales reculeraient, les idées d’extrême-droite gagneraient du terrain, bref rien ne pouvait plus être gagné. Pire, on risquait de perdre beaucoup, à commencer par soi-même. Le parti a donc décidé de se refermer, un peu par défaitisme mais surtout pour conserver intact son corpus idéologique afin de le transmettre aux générations futures. Il est donc devenu de plus en plus dur d’intégrer le parti - certains mettant plus de 10 ans pour y arriver- car il fallait préserver le nid des bolcheviques... Immédiatement, ce repli a entrainé une série d’attaques contre LO. Sans cesse accusés, caricaturés, les militants se sont aussi repliés humainement, fonctionnant en vase clos, se protégeant les uns les autres. Ne parlant même pas de l’organisation avec leurs compagnes ou leurs compagnons. Ils ont beau être révolutionnaires et se forger une cuirasse, ils souffrent de se voir marginalisés, stigmatisés, humiliés. Alors ils se taisent et se tiennent à l’écart. Si l’état civil n’avait pas donné confirmation de son décès, personne ne saurait que Robert Barcia s’en est allé. Et avec lui, un petit morceau d’Histoire.



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Source : http://www.marianne2.fr/Inoui-comme...

La réponse de Lutte ouvrière : http://www.lutte-ouvriere.org/notre...

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