Le « low Cost » se nourrit de la pauvreté

Durée de lecture : 5 minutes

6 janvier 2011 / Yves Jaffrenou

Le « low cost » est-il la voie de la sobriété ? Pas vraiment...


La quasi-totalité des voyages aériens ont longtemps été réservés à une tranche étroite de la population, suffisamment aisée – ou même plutôt riche – pour parcourir le vaste monde à la quête de sensations nouvelles ou d’affaires juteuses, sans passer trop de temps dans les déplacements eux-mêmes. Puis les voyages d’agrément se démocratisant, c’est-à-dire intéressant de plus en plus tous les marchands d’exotisme et de loisirs formatés, il fallut proposer à un large public, devenu avide lui aussi, des séjours tout-compris à des conditions incroyables, c’est-à-dire abordables. Les 5 étoiles, les classe A, les sièges VIP, bref des privilèges pour tous !

Mais les temps sont durs ! Depuis la première crise pétrolière de 1973, les stratégies commerciales pour acquérir des parts de marchés, puis les développer ou même seulement les garder, ont progressé degré après degré dans le sens de l’agressivité. Soyons clairs : notre système conduit à vouloir la mort de l’autre, c’est ce que l’on nomme, d’une expression enveloppée dans du papier de soie, la compétitivité mondialisée. Et c’est ainsi qu’aux Etats-Unis, après 1978, bénéficiant de la loi sur la dérégulation des tarifs aériens, la Southwest Airlines, a eu l’idée de proposer un nouveau business model – on dirait maintenant en français « un nouveau concept commercial » –, des voyages aériens pour lesquels les frais fixes et variables sont réduits au minimum. Moins de personnel navigant, des services à bord payants, des sièges qui laisseraient croire que les passagers ont tous des moignons à la place des jambes, des services aéroportuaires en partie automatisés, etc. Le low cost était né. Il s’est développé au cours des décennies suivantes. Il est maintenant présent dans la plupart des pays de la planète.

Mais le succès du low cost ne s’est pas arrêté là. Il est sorti des aéroports pour entrer dans les chaînes hôtelières comme la Formule 1, dans la production de modèles automobiles comme la Logan ou dans des chaînes de magasins comme Lidl. La vague de fond est si forte que des enseignes comme Intermarché ont créé des succursales à bas prix comme Netto. On trouve dorénavant sur le net des propositions de formation low cost, des éco-formations, des services à la personne et autres prestations « de qualité au meilleur coût ».

C’est séduisant lorsque nous prenons le point de vue de nos porte-monnaie, déjà aplatis. Et plus subtilement encore le low-cost peut apparaître comme une saine réaction au déferlement – suicidaire pour la planète, ou plutôt pour notre espèce sur la planète – des gadgets et autres productions superflues de la civilisation sur-consumériste que nous connaissons. Le développement du low cost rejoindrait-il ainsi les nouvelles prises de conscience écologistes, au sens large ?

Ma Logan n’a pas de circuit électronique compliqué, il faut en manœuvrer les vitres, c’est-à-dire les descendre ou les remonter manuellement. Pas un chrome, pas de ces ornements et aménagements qui n’éblouissent que des esprits infantiles et qui consomment énergie et matières premières lors de leur fabrication.
Alors, low cost et écologie, même combat ? Apparemment seulement. Ou mieux : seulement sur ce point qu’il est plus sage de chercher à être qu’à paraître, à se passer du superflu que de confondre le bonheur avec la quête et la possession du superluxe.

Mais hélas le low cost n’est fondamentalement pas une étape sur la voie d’une autre philosophie de l’existence. Tout juste un pragmatisme économique. C’est en effet d’abord et surtout une réponse stratégique à une société en crise dans laquelle, comme l’écrit froidement et cyniquement un magazine de marketing, « les inégalités sociales continuent de s’accentuer, le fossé entre les classes sociales semblent s’élargir au risque de bouleverser les habitudes de consommation. » Le low cost serait alors une réponse pour pallier cette moindre consommation ou investir ce créneau intéressant de la pauvreté invasive.

Si nous quittons maintenant la question vue, comme nous venons de le faire, depuis le bureau des acteurs économiques – des décideurs – pour la poser au niveau de la rue, le phénomène du low cost peut apparaître à court terme ou à courte vue comme une manière d’acquérir des biens de consommation devenus trop onéreux pour de plus en plus de consommateurs vivant dans une situation de plus en plus précaire. Et beaucoup, même sans véritable problème de fin de mois, se laissent séduire à leur tour. Commence alors la spirale vicieuse de nos comportements : nous achetons à bas prix des objets sans réellement nous soucier des conditions économiques et humaines de leur production. « Ils sont fabriqués au fin fond de la Mongolie intérieure ? Par des enfants ou presque ? Bien sûr, bien sûr, …mais je les veux et ils ne sont vraiment pas chers ! » Et nos usines ferment faute de commandes ou se délocalisent à leur tour, gonflant les chiffres du chômage et celui des futurs adeptes du low cost.

Ainsi, le low cost ne cherche pas à lutter contre la pauvreté en diminuant les prix sur les gondoles et linéaires, bien au contraire il entérine cette pauvreté. Tout simplement parce qu’il s’en nourrit – et que malheureusement, cédant nous-mêmes aux séductions en toc du système, nous la nourrissons à notre tour en entrant dans une de ces danses macabres dont s’ornaient les murs des églises à la fin du Moyen âge, alors qu’agonisait… toute une civilisation.




Source : Courriel à Reporterre.

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