Le papier recyclé est en crise

Durée de lecture : 6 minutes

2 septembre 2009 / Daniel Lacaille

L’équilibre économique du secteur du papier recyclé est en danger, faute d’une fiscalité décourageant les produits polluants.


Lettre ouverte à Jean-Louis Borloo

Monsieur le Ministre d’État,

En 2007, vous avez eu l’audace et le courage de lancer le Grenelle de l’Environnement avec l’ensemble des acteurs de la société civile. C’est à cette époque que des éco-entrepreneurs se sont lancés dans l’action en faveur de l’économie verte pour inciter les agents économiques à changer leurs comportements en faveur de la préservation de la planète.

“Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous ; demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays”, disait très justement John Fitzgerald Kennedy. C’est ce que j’ai fait en créant COMPTOIR ÉCOLOGIQUE pour accompagner les entreprises dans leur conversion au papier recyclé, sachant que la déforestation à grande échelle est responsable de plus de 20% des émissions de gaz à effet de serre.

Dans le même secteur, en 2008, le groupe Matussière & Forest (700 salariés), pionnier du papier recyclé en France, a été liquidé. Aujourd’hui, après avoir pris le risque de la création d’entreprise, pratiquant des marges commerciales faibles, UN BUREAU SUR LA TERRE (fournitures de bureau écologiques) et COMPTOIR ÉCOLOGIQUE (vente en gros de papier recyclé) sont menacées de disparition rapide par insuffisance de commandes.

Malgré les prix très attractifs de nos papiers 100% recyclés, la concurrence avec le papier issu de la déforestation est inégale du fait du dumping social et environnemental dont il bénéficie. En Indonésie, au Brésil et au Congo, la forêt disparaît à grande vitesse. Il y a pourtant urgence climatique, et nos entreprises sont indispensables pour faire le lien entre les fabricants et les consommateurs de produits écologiques.

En attendant une fiscalité écologique qui pénalise les produits qui détruisent la planète et favorise les produits écologiques, nos entreprises se meurent. Même si l’idée d’une assistance est contraire aux lois du marché, il m’arrive d’imaginer une aide temporaire afin de passer le cap du seuil de rentabilité. Il y a pourtant quelques mesures simples qui pourraient nous aider sans nous assister :

- 1. Une TVA favorable aux éco-produits.

- 2. L’obligation pour tous les agents économiques de se fournir au moins pour 20% en papiers 100% recyclés munis de l’écolabel Ange Bleu (le seul qui garantisse un papier 100% écologique issu de la collecte sélective auprès des ménages).

Ces deux seules mesures permettraient de booster toute l’économie du recyclage en France, de la collecte des vieux papiers à la vente de produits finis, en passant par la fabrication en papeterie. De nombreux emplois seraient créés. Nous nous engagerions encore plus positivement dans la voie qui nous permettra d’atteindre les objectifs nécessairement ambitieux de lutte contre le réchauffement climatique.
Il est encore possible d’agir. Osez nous aider et, surtout, osez prendre les dispositions nécessaires !

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Post-scriptum : Des précisions

On estime qu’une ramette sur 5 est issue de la déforestation des forêts primaires qui sont rasées pour l’élevage bovin, l’industrie du meuble, les agro-carburants et le papier. Tout est lié.

Le site de Greenpeace (cliquer sur “forêts”) en parle très bien, mais aussi l’ONG Awely (http://www.awely.org).

La gestion durable des forêts et le label FSC sont une vraie solution écologique, même si le label FSC n’est pas toujours très sûr (trafics sur l’obtention du label). Voir le nouveau papier Rey Nature fabriqué en Limousin avec du bois régional.

Le papier recyclé offre pleins d’avantages : matière première sur place (encore très gaspillée : en France, 80% des papiers de bureau ne sont pas récupérés selon l’ADEME), beaucoup moins de consommation d’eau et d’énergie lors de sa fabrication, réduction des gaspillages, emplois locaux (collecte, tri, fabrication...) et toutes les actions pédagogiques et de sensibilisation qui portent de bonnes valeurs (économie, recyclage, respect de l’environnement, souci du bien commun, etc.).

Le papier “écologique” est de plus en plus demandé par les acheteurs, mais souvent ces derniers ne font qu’une partie du chemin et s’arrêtent au papier FSC (dont la fabrication ne garantit pas le respect de l’environnement) ou au “100% recyclé” blanchi sans chlore mais avec des azurants optiques qui sont légèrement polluants... Ces papiers dits “100% recyclés” sont issus de chutes de fabrication (en papeterie ou chez les imprimeurs) et ne proviennent pas de vieux papiers de récupération. Ce qui explique leur très forte blancheur. On les appellent papiers pré-consommation (non encrés).

Voilà un des noeuds du problème : la demande de confort !
Les Français veulent du papier blanc comme neige, ce qui plombe le vrai papier recyclé (blanc plus ou moins cassé) et favorise le papier dit “classique”. En Allemagne, on ne se pose plus ce type de question. De Gaulle avait raison : les Français sont des veaux ! Incapables de changer leur papier du blanc au blanc cassé, je les vois mal embarquer dans la révolution verte. C’est pourquoi il faut des écologistes pour les informer, les accompagner, les inciter à se convertir au recyclé, etc. Les marchands de papier actuels (Inapa, Papyrus, Lyreco...) n’ont pas ces préoccupations environnementales.

De gauche comme de droite, on a beau organiser des colloques sur le développement durable et dépenser des sommes folles pour communiquer, les achats demeurent guère éco-responsables. Que font-ils pour notre environnement ? Je compte peu de syndicats dans ma clientèle (quand même : CFDT Services France, SUD-RAIL Bourgogne et SUD-SANTÉ Lorraine), un peu de politiques dans deux ou trois régions (Verts, PS). J’ai vu des lycées engagés dans l’Agenda 21 (et subventionnés pour cela) acheter du papier non écologique (mais à 70 grammes au lieu de 80...). D’autres refuser le papier recyclé pour des écarts de prix de quelques centimes par rapport au papier “classique”...

Ce qui ne m’empêche pas d’être en discussion avec de grands groupes multinationaux et nationaux, dans la banque, l’armement, les boissons, la distribution...

Mais d’autres s’engagent, on les trouve dans tous les secteurs de l’économie : hôpitaux, lycées, mairies, PME, artisans, professions libérales, associations, hôtellerie...

Le vrai papier recyclé est celui avec écolabel Ange Bleu (voir sur www.comptoir-ecologique.fr, cliquer sur “Ange Bleu” en rubrique COUP DE COEUR. Lire aussi les fiches techniques en rubrique TÉLÉCHARGEMENT). C’est un papier post-consommation (100% vieux papiers encrés, dont plus de la moitié sont très sales), non blanchi car nettoyé avec du savon noir. Il doit être accompagné de l’écolabel Nordic Swan (Cygne Blanc) qui garantit les normes les plus strictes au niveau de sa fabrication en usine, ce qui est une autre explication du différentiel de coût avec le papier issu de la déforestation.

Avec l’Ange Bleu, on entre vraiment dans le cercle vertueux de l’économie du recyclage.

Le recyclage des matières premières est l’un des piliers de l’économie verte, il est notre seule alternative au système de gaspillage et d’épuisement des ressources qui s’affaisse aujourd’hui. Mieux vaut s’y plonger au plus vite, quitte à y laisser un peu de son confort. Sinon, il s’imposera par nécessité. Et c’est alors toute notre économie qui s’effondrera, faut d’avoir su s’adapter et réagir au bon moment, c’est à dire aujourd’hui. Seul notre instinct de survie pourra nous apporter cette énergie qui nous arrachera de la léthargie actuelle.



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Source : Courriels à Reporterre.

L’auteur : Daniel Lacaille est le fondateur de Comptoir écologique.

Contact : http://www.comptoir-ecologique.fr

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