Le pouvoir doit être en bas

19 novembre 2009 / Jean-Pierre Lefebvre

« Un spectre hante l’Europe : l’absence d’un parti autogestionnaire de toute la gauche ! »


Une information est passée inaperçue dans les médias en octobre : le parti de gauche, le PCF, le NPA ont mis à leur programme l’institution par la loi d’un RMA, revenu maximal autorisé (1). Même le PS songerait à incorporer une formule assez vague s’y référant ! Après un an de crise générale du système capitaliste, à l’heure où, lâchement soulagée par l’injection massive d’argent de la société civile dans les déficits bancaires, la cohorte des vautours retourne sans faiblesse à ses occupations premières, la mesure réformiste prend soudain un sens proprement révolutionnaire. Un homme n’en vaut jamais mille autres, cinq autres, c’est déjà beaucoup, il faudra bien s’y résoudre, fut-ce en franchissant de nombreux paliers.

Aujourd’hui qu’un Badinguet affaibli dispense spoliation hystérique et bonapartisme insidieux, sur fond de recul social généralisé, l’avenir socialiste du peuple de gauche se cherche, après avoir frôlé les précipices de l’atomisation versus du débauchage et du vertige sulpicien.

Parviendra-t-elle enfin à sa gauche, pour les régionales, à franchir le gué et à unir ses meilleurs éléments, du PCF au NPA et aux milliers de militants des comités, vers, comme en Allemagne Die Link, l’émergence d’une formation unique qui mette l’épée dans les reins à une social-démocratie abandonnée par les siens car elle a déserté son rôle historique ?

Nous entrons dans des décennies d’agonie du capitalisme et de chaos. Ou bien celui-ci se résoudra dans une régression sans pareille, un apartheid en cours d’expérimentation en Israël ou à Calais, ou bien un pas décisif sera franchi, comme l’humanité en a connu pendant de brèves scansions de l’histoire, vers un élargissement sans précédent de la démocratie réelle, un juste partage entre citoyens de la responsabilité décisionnelle.

Au-delà des calculs étroits de boutiques empoussiérées de scories historiques, confinées aux délices de l’isolement stérile, aux ratiocinations des vérités premières d’un marxisme sans prise sur l’empirie, quel risque prendrait à l’union le NPA, phalange anticapitaliste la plus résolue ? Quantitativement, l’appareil essoufflé du PCF serait vite équilibré et dissout dans le courant d’air frais des comités. Sa base militante quitterait ses post-stalinisme et proto-réformisme pour contribuer à la prise du ciment nouveau d’une vérité révolutionnaire en élaboration plurielle. C’est naturellement un pari mais comme toujours l’audace utopiste tracerait dans l’effort, le sens à donner à l’événement. Le PS d’Aubry et de Hamon pourrait être amené, pour sa propre survie et s’il brise avec son armada capitularde ralliée à l’horrible « bisness as usual », à accompagner comme force d’appoint précieuse, le basculement anticapitaliste, pourvu que la morsure à ses basques ait suffisamment d’appétit.

A ce point il faut bien s’interroger. Le RMA, certes. Sans doute aussi la RTT comme objectif central à l’effort des hommes, en remplacement de la fuite éperdue dans la compétition de l’avoir prédateur d’humanité et dévastateur de planète. Mais le seul éclairage capable d’ensoleiller la perspective, en dissipant les cumulus laissés par la tragique tentative léniniste, c’est la construction d’un socialisme par en bas. Sans ce choix radical, il n’existe aucun avenir pour la gauche. Cette stratégie manque cruellement, au-delà des salamalecs rituels à la doctrine, à nos tribus gauloises dispersées où règne une manque de confiance étonnant dans l’initiative de salariés immensément majoritaires (90% des actifs). Pourtant, ceux-ci possèdent désormais les armes techniques d’une maîtrise économique qui se réconcilie avec un confort partagé et l’épanouissement des subjectivités.

Contre chacune des tares précises du système archaïque, aucune voix ne s’élève pour opposer chaque fois l’issue véritable, audacieuse autant que de bon sens. Ce qu’attendent les militants recroquevillés dans leur pessimisme :

- La course vers l’abîme spéculatif des banques exige l’instauration légale d’un conseil de surveillance des usagers, des titulaires de comptes, doté des pleins pouvoirs.

- Les délocalisations ne pourront être réellement bloquées que par l’extension des pouvoirs des comités d’entreprise qui s’opposent aux dégraissages boursiers, au brigandage des fonds d’investissements, aux spéculations hasardeuses, aux gouvernances assassines, etc.

- Déficit de la sécurité sociale : toujours plus de démocratie de base, pouvoir accru du salariat pour s’opposer au pouvoir exorbitant du mandarinat médical et des laboratoires dans une gestion rigoureuse et non mercantile.

- Crise de la ville, grands ensembles : comités de quartiers constitués en armée de l’An deux pour contrer les menées prédatrices des Bouygues, aérer le mandarinat au talent virtuel, faire pénétrer le débat architectural dans les foyers.

- Crise de l’enseignement : étendre le pouvoir de gestion des citoyens à tous les niveaux, organiser sa rencontre avec une pédagogie enfin libérée du carcan jules ferryste.

- Médias : les libérer de la tutelle oligarchique (dépérissement de la pub), autogestion au sein du marché, contrôle citoyen.

- Ecologie : Instituer dans tous les organes de production et de finance le contrôle citoyen à la base (CE), à la source des grands choix écologiques par la rencontre avec la science.

- Inégalités : Instituer partout dans l’entreprise le RMA et le juste partage de la plus-value produite, par le CE, formule transitoire vers l’autogestion.

Ces campagnes concrètes seraient assorties d’un travail théorique-pratique systématique des forces de gauche pour traduire dans la loi républicaine :

1/ la priorité au contrôle de la base ;

2/ le tri des fonctions utiles dans les appareils d’Etat vers le dépérissement des structures obsolètes.

Une condition est d’opérer la distinction entre la nécessaire défense des salariés du public contre les empiètements du capital et la perspective à terme du dépérissement de l’Etat, le remplacement des bureaucraties par des entités autogérées et concurrentielles.

Il faut donc abandonner les billevesées antédiluviennes que sont la revendication de l’embauche demain matin d’un million de fonctionnaires en plus, la création d’une banque d’Etat unique, d’un plan centralisé, etc. Tout cela a déjà été expérimenté en 1917, 30, 45, 50, 81, avec l’immense succès qu’on connaît. De quoi, la victoire une fois acquise, désespérer un siècle de plus les élans de l’humanité en cours d’hominisation !

Parti de gauche, PCF, NPA, Comités alter, socialistes sincères, unissez-vous pour l’autogestion !

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(1) Du RMA au bien-vivre http://www.reporterre.net//spip.php...





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Source : Courriel à Reporterre

Jean-Pierre Lefebvre est urbaniste.

Ecouter aussi : L’autogestion dans la vie collective, c’est possible ? http://www.reporterre.net//spip.php...

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