Le président de la Commission européenne : « Il faut réduire notre croissance »

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21 octobre 2011 / Sicco Mansholt (Le Nouvel observateur)

C’était en 1972. Le président de la Commission européenne - un poste aujourd’hui tenu par Manuel Barroso - appelait à changer l’économie de croissance.
La question alors posée par Sicco Mansholt : « Etant donné les limites qui nous sont imposées à long terme pour la production d’énergie, de nourriture, de fer, de zinc, de cuivre, d’eau, etc., est-il possible de maintenir notre taux de croissance sans modifier profondément notre société ? »


Pour des millions d’Européens, il était l’incarnation de la technocratie, un homme de chiffres et de pourcentages, le pire de l’Europe verte, plus soucieux de rendement que de problèmes humains. Puis cet ancien ministre de l’Agriculture des Pays-Bas, devenu président de la Commission du Marché commun à Bruxelles, eut sa « terrible révélation ». A soixante-trois ans, en juillet 1971, Sicco Mansholt – l’homme du plan « inhumain » de réorganisation de l’agriculture européenne – venait de découvrir la Vérité, sous la forme d’un rapport universitaire du M.I.T.

"J’AI COMPRIS, tout à coup, que c’était l’ensemble de notre système qu’il fallait radicalement changer », a-t-il dit à Josette Alia. Et il s’en est expliqué longuement : pour lui, l’Europe écologique est devenue une nécessité, quitte à stopper dès à présent la croissance de nos sociétés industrielles. L’Europe « humaine », celle de la « croissance zéro », devra abolir la notion de Produit national brut pour promouvoir celle de Bonheur national brut. Abstractions ? Divagations d’un technocrate qui s’est cru philosophe ? Cette interview – accordée une semaine avant le grand débat organisé par l’OBS et qui réunira, aux côtés de Sicco Mansholt et du philosophe Herbert Marcuse, plusieurs spécialistes des problèmes de l’environnement et de la survie – prouve qu’il s’agit, au contraire, de la plus réaliste des prises de position : il faut la comprendre ou se préparer à mourir…

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Vous étiez l’homme de l’Europe verte, le champion de la productivité technocratique, du rendement à tout prix. Comment en êtes-vous venu à défendre, presque du jour au lendemain, l’équilibre naturel et la qualité de la vie ? Est-ce à la suite d’une révélation brutale, d’un choc, ou l’aboutissement d’une décision longuement mûrie ?

Sicco Mansholt. – Les deux. Qu’il faille préserver l’équilibre naturel, j’en ai été convaincu toute ma vie. Pour une raison simple : je ne suis pas un citadin, j’ai toujours vécu à la campagne, je suis agriculteur, mon père, mon grand-père et tous mes ancêtres étaient fermiers. Naturellement, j’ai dû cesser d’exploiter ma ferme lorsque je suis entré dans la vie publique – on ne peut pas faire partie de cette commission et avoir des intérêts agricoles, c’est contraire aux statuts.

Mais, enfin, je sais ce que c’est que la terre. Et je sais, par expérience, qu’elle s’épuise vite, ou plutôt qu’on l’épuise d’une manière insensée : quand j’étais agriculteur, j’ai utilisé comme tout le monde des insecticides, des pesticides, des produits chimiques, des engrais de toute sorte. Comment faire autrement ? Tous les agriculteurs savent à quel point ces produits sont néfastes : si vous voulez vous suicider et que vous essayiez d’acheter de l’arsenic chez un pharmacien, on vous le refusera. Mais allez donc dans une coopérative agricole : là, vous pourrez acheter, par kilos, de quoi tuer tout un village. Et c’est cela qu’on utilise pour la terre !

Tenez, le mercure, que tous les paysans emploient : il est d’une telle efficacité que tout est tué, les insectes, les oiseaux… Mais d’autres insectes plus résistants apparaissent par mutation, qui obligent à employer des doses de plus en plus fortes de pesticides. En ce moment, nous en sommes à trois cent mille tonnes par an de poisons agressifs et ce chiffre ne cessera de monter. Quel paysan peut l’ignorer ? Donc, tout cela, j’en étais bien conscient. Je l’ai même dit pour la première fois à Londres, en 1968, dans un discours que j’avais fait pour le soixantième anniversaire de la Shell. Pourtant, je pensais alors qu’il était possible de résoudre le problème de la malnutrition par des mesures, disons marginales, d’adaptation. Le choc – car j’ai reçu un choc, c’est vrai – est venu lorsque j’ai lu le rapport du System Dynamic Group, du Massachusetts Institute of Technology, de Cambridge (Massachusetts) [le rapport du Club de Rome].

C’est une étude très sérieuse, effectuée en juillet 1971, qui n’a pas encore été traduite en français je crois. Elle ne révèle rien que nous ne sachions déjà mais les conclusions en sont présentées de telle manière qu’au premier coup d’œil apparaissent toutes les conséquences inéluctables de notre folle politique d’expansion (quand je dis « notre » politique, ce n’est pas seulement celle de l’Europe mais celle que mène le monde entier depuis le début de l’ère industrielle). Cela a été pour moi une révélation terrible. J’ai compris qu’il était impossible de s’en tirer par des adaptations : c’est l’ensemble de notre système qu’il faut revoir, sa philosophie qu’il faut radicalement changer.

A ce point ?…

S. M. – Oui. Les courbes dessinées par les ordinateurs sont très claires : la montée de la population, l’épuisement des ressources naturelles, la pénurie de nourriture, l’emballement de la pollution, l’effondrement de la production industrielle privée d’énergie et de matières premières conduisent inévitablement au collapsus, au désastre.

Et l’on peut même donner une date…

S. M. – La grande crise devrait commencer vers la fin du siècle : 1985-1990 – ce n’est pas si loin ! –, et culminer vers l’an 2020 si nous laissons les choses aller. Les régions sous-développées seront touchées les premières, avant l’Europe, où l’accroissement démographique est moins rapide qu’ailleurs, mais finalement tout le monde sombrera dans la même catastrophe.

Cette perspective vous a donc amené à vous ranger définitivement dans le camp des partisans d’une Europe « écologique »…

S. M. – Tout le monde – du moins les savants et certains économistes – évoquait la possibilité d’un désastre. Mais, pour la première fois, avec le rapport du MIT., on a des preuves : les limites précises de notre politique de croissance « sauvage » sont dessinées, fixées, datées. Nous savons, dès à présent, quand s’épuisera l’énergie disponible, quand s’arrêtera la production agricole, quand nous commencerons à manquer de matières premières, quand la pollution atteindra son seuil véritablement critique. La combinaison de tous ces éléments a permis aux ordinateurs de tirer leurs conclusions. Mais, à vrai dire, il n’était même pas besoin de recourir aux ordinateurs : il y a quelques semaines, un économiste néerlandais est arrivé au même résultat en un après-midi, sans ordinateur, par un simple calcul algébrique. C’est si évident que je ne comprends pas que les gouvernements n’en soient pas plus émus. Moi, en tout cas, je suis persuadé que nous devons modifier rapidement et totalement non seulement notre politique mais notre comportement – si l’on veut, tout simplement, ne pas disparaître.

Y a-t-il, selon vous, un ordre de priorité, des actions d’urgence à entreprendre ?

S. M. – Il faut cesser immédiatement de tirer des chèques en blanc sur le futur. Il est urgent de se préoccuper enfin de maintenir – parfois de rétablir – l’équilibre naturel entre l’eau, l’air, le sol, les plantes… On ne détruit pas impunément ce qui est le résultat d’un développement harmonieux de trois cents millions d’années !

Comment imaginez-vous une Europe « humaine », insérée dans un équilibre naturel ? Que faudrait-il changer ? A quoi ressemblerait-elle ?

S. M. – On ne peut pas parler seulement de l’Europe, parce que l’Europe n’est qu’une île, une petite partie du monde. Quelles en sont les limites ? La frontière avec la D.D.R.[Allemagne de l’est, qui était alors sous un régime communiste] ? En partant en voiture de ce bâtiment où nous sommes, ici, à Bruxelles, vous y êtes en moins d’une journée… Non, ce qu’il faut, c’est étendre le problème au monde entier. Il est impossible de fractionner ! Prenons, par exemple, l’accroissement démographique, qui est déterminant : nous sommes 3,7 milliards d’hommes environ. Dans trente ans, nous serons au moins 7 milliards parce que 45 % de la population mondiale a aujourd’hui moins de quinze ans. Est-ce que ce sera supportable ? A mon avis, ça ne l’est déjà plus, en 1972, en Inde, au Moyen-Orient, en Amérique du Sud, partout où l’on est très pauvre. La preuve, c’est qu’on compte, chaque année, environ 40 millions de morts imputables à la malnutrition, ou simplement à la famine, dans les pays sous-développés.

J’ai fait un calcul très simple : si nous voulions que toute la population du globe jouisse d’un niveau de vie comparable à celui que nous avons en Occident, étant donné le revenu mondial global, savez-vous à quel chiffre elle devrait s’abaisser ? A un milliard d’individus. Vous voyez que nous sommes, aujourd’hui déjà, loin du compte, avec nos 3,5 milliards. Alors, dans trente ans, quand nous serons le double… ! C’est pourquoi il est à la fois égoïste et irréaliste de dire : «  Ce n’est pas nous qui croissons trop vite, ce sont les autres. » C’est à peu de chose près l’attitude du gouvernement français, c’est trop facile ! En dehors de tout argument de solidarité, on peut rétorquer que chaque Occidental utilise environ vingt-cinq fois plus d’énergie et de matières premières que les habitants des pays pauvres. La différence de croissance démographique n’est-elle pas largement compensée par cette consommation inégale des ressources mondiales ? Pour être logique avec lui-même, si un pays refuse de diminuer ou de stabiliser sa population parce que c’est aux autres, plus nombreux, de le faire, il doit, au moins, en contrepartie, accepter d’abaisser sa propre consommation au niveau des « autres ». Or les pays riches, au contraire, veulent, en plus, une croissance continue…

Alors que vous êtes, vous, partisan d’une croissance ralentie. On a même dit que vous préconisiez une « croissance zéro »…

S. M. – J’ai été très mal compris sur ce point. En fait, les hommes politiques qui m’ont attaqué n’ont probablement pas lu le rapport du M.I.T. Ils ne peuvent concevoir une forme de société différente de celle que nous connaissons et qui est tout entière basée sur une croissance continue. Or la question maintenant n’est plus là. La question est : étant donné les limites qui nous sont imposées à long terme pour la production d’énergie, de nourriture, de fer, de zinc, de cuivre, d’eau, etc., est-il possible de maintenir notre taux de croissance sans modifier profondément notre société ? En étudiant lucidement le problème, on voit bien que la réponse est non. Alors, il ne s’agit même plus de croissance zéro mais d’une croissance en-dessous de zéro. Disons-le carrément : il faut réduire notre croissance économique, notre croissance purement matérielle, pour y substituer la notion d’une autre croissance – celle de la culture, du bonheur, du bien-être.

Pour vous, les deux croissances, celle de l’économie et celle du bonheur, ne sont donc pas liées…

S. M. – Non et non ! Il y a dans nos sociétés des tas de choses dont on peut se passer – dont on devra, de toute façon, se passer : ce n’est pas la peine d’avoir autant de voitures, de recouvrir de cuivre ou d’acier les petites tables de salon, de fabriquer tous ces gadgets, tous ces vêtements, tous ces appareils inutiles… On gaspille ainsi un matériel limité, donc précieux. Il faudra simplifier la vie, réduire la consommation, absolument !

Je sais qu’en disant ces choses je vais susciter des tollés. Mais j’attends encore que ceux qui ne sont pas d’accord m’expliquent comment nous pourrons faire autrement : nous savons que, dans vingt ans, les plus grands gisements de pétrole seront à sec, que, dans trente ans, nous n’aurons pratiquement plus de pétrole du tout : déjà, des pays, comme le Koweït abaissent leur production pour que leurs puits durent au-delà de vingt ans. Déjà, les Américains, en prévision de l’avenir, pensent à réinjecter à grands frais dans leurs puits vides du Texas du pétrole importé du Moyen-Orient parce qu’ils savent que la demande de pétrole, pour les vingt ans à venir, est environ le double des réserves recensées. Même si les réserves mondiales étaient le double des estimations les plus optimistes, cela nous donne seulement vingt années de plus. Et nous continuons quand même à brûler cette précieuse énergie qui est encore dans le sol pour nous chauffer, pour alimenter des voitures surabondantes et inutiles, pour des débauches d’électricité !

En vérité, la plupart de nos prétendus « progrès » techniques nous enfoncent dans le désastre, nous précipitent dans une voie sans issue. Même les pays qui se croient les plus forts, qui pensent pouvoir monopoliser toutes les ressources existantes pour leur survie ou leur confort, iront à la catastrophe. Elle sera peut-être encore plus brutale pour eux…

Notre société future ne peut pas être à l’image de la société actuelle : ce sera une société où il y aura moins d’autos, des maisons plus simples, moins de moyens de transports, plus du tout de jumbo-jets et autres avions supersoniques. Le Concorde [avion civil supersonique], par exemple, est une folie. Tout le monde le sait. Il ne peut déjà pas survoler certains pays – en particulier la Hollande et les Etats-Unis. Pourquoi ? Trop polluant. Trop d’énergie gaspillée. Le Concorde n’est pas le futur, c’est le passé.

Cette société future, vous la décrivez… Mais avez-vous un plan, des mesures concrètes à proposer pour son avènement ?

S. M. – Oui, bien sûr. J’ai déjà fait quelques propositions dans ma lettre à Malfatti mais cette lettre était, à l’origine, destinée à des collègues et non à la publication. Si j’avais su qu’elle serait publiée, je l’aurais écrite d’une manière plus précise et plus complète, alors que je n’ai fait que lancer une sorte de programme d’étude… Nous avons pourtant pu en tirer de vraies conclusions politiques, concrètes, dans un rapport encore inédit, qui a été élaboré aux Pays-Bas entre des représentants de trois partis politiques de gauche, des syndicalistes et moi-même. Evidemment, je reconnais qu’un tel programme est difficile à « vendre » politiquement ; pourtant, je crois que c’est dans ce sens qu’il faudra bien, un jour ou l’autre, aller…




Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/opin.... Article paru dans Le Nouvel Observateur du 12 juin 1972.

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