Le surcoût de l’éolien est provisoire et justifié

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21 novembre 2009 / François Dauphin

Le soutien à l’énergie éolienne n’est pas exagéré, compte tenu de l’évolution du prix des autres énergies.


Mon cher Eole,

Cela fait un petit moment que nous n’avons pas échangé par courrier mais j’ai finalement trouvé dix minutes malgré les temps troublés que nous traversons. En effet, je souhaitais te faire savoir que le nombre de tes opposants ne cesse d’augmenter en France. Certains de leurs arguments sont justes, mais souvent ils ne sont que le reflet d’une incompréhension du mode de fonctionnement de ce que les spécialistes appellent du jargon de « marchés électriques ». J’ attire en particulier ton attention sur ce qui représente, à mes yeux, le plus gros danger si tu désires poursuivre ton développement sans trop de soucis … selon tes détracteurs, tes petits couteraient fort chers aux Français.

Depuis de long mois, plusieurs associations, et parfois des spécialistes,@ font remarquer que les éoliennes sont plus chères à mettre en œuvre que les centrales nucléaires ou les centrales à gaz. En cela, nous savons que le tableau n’est ni tout noir, ni tout blanc. Un réacteur nucléaire coûte 2 à 3€/W installé contre 1,5€/W pour une éolienne et moins de 1€/W pour une centrale à gaz (1).

Si tes petits restent encore chers à leurs yeux, c’est que, contrairement à leurs cousins éloignés, les détracteurs font remarquer qu’ils ne travaillent qu’à temps partiel … lorsque te prend l’envie de souffler. En cela tu es partiellement responsable mais tu m’as déjà expliqué que tu ne pouvais pas souffler en permanence et qu’il te fallait bien aussi te reposer. Ils ont en revanche un avantage énorme : pour produire, ils ne consomment ni uranium, ni charbon, ni gaz et ne rejettent surtout aucun gaz à effet de serre. L’autre avantage est que la totalité de l’énergie qu’ils produisent est injectée dans le réseau ce qui est loin d’être le cas pour les autres modes de génération dont la fonction première est parfois de réchauffer les moineaux. Bref, des amours de bébés en prévision des températures printanières qui nous attendent dans les années à venir.

C’est la raison pour laquelle une bonne fée, nommée CSPE, est venue se pencher sur leurs berceaux et a décidé de les subventionner jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de raison. Néanmoins, la fée CSPE récupère l’argent de leur éducation dans la poche de l’ensemble des Français et c’est là que le bât blesse. Chaque Français paye de l’ordre de 3 % de sa facture (2) (montant plafonné par les députés à 5% environ) pour tes chérubins. D’où leur crainte lorsqu’on leur explique qu’il faudra élever de plus en plus de tes rejetons et créer de nouvelles nurseries. Si le chiffre de 3% reste faible, une fois multiplié par le nombre de consommateurs, ça fait quand même la bagatelle de près de 2 milliards d’Euros. De quoi payer un bon paquet de biberons et de couches culottes !

Bien que le chiffre global soit correct, ces associations font pourtant plusieurs erreurs de raisonnement et il serait probablement bon que tu prennes le temps de leur écrire.

En tout premier lieu, il conviendrait de rappeler que la fée CSPE ne s’occupe pas que de tes mômes mais aide aussi nos amis antillais, qui, grâce à elle, payent l’électricité au même prix qu’en métropole. Sans elle l’électricité produite à Pointe à Pitre serait de l’ordre de 50% plus chère.

Elle assiste aussi les élèves de la cour des grands : les industriels qui avaient choisi le marché libre et qui, pris dans la tourmente de la hausse des prix des matières premières, ont souhaité revenir sur un tarif semi-régulé. Pour ces derniers il y avait urgence car sinon ils menaçaient de quitter notre douce France pour des prairies plus polluées.

Au bout du compte, tes petits coûtent à la fée CSPE un montant de 657 M€ (3) pour un prix unitaire de production de 87,7€/MWh. Cela reste, il est vrai, 60% plus cher que le prix du marché français de l’électricité (4), mais c’est déjà plus raisonnable et c’est surtout inférieur au prix du marché d’il y a un an seulement.

Les associations oublient également un phénomène important. Tes petits anges produisent individuellement très peu mais, mis bout à bout, leur production finit toutefois par représenter une part non négligeable de la consommation. On m’a raconté récemment que de l’autre côté du Rhin tes kinders auraient produit jusqu’à 30 % de la consommation instantanée. Ces stakhanovistes en herbe auraient même maintenant un impact sur le prix des marché de l’électricité qu’ils auraient contribué à faire baisser en moyenne de 7,83 €/MWh (5). Cela représente une économie globale de 5 milliards d’Euros pour les compatriotes d’Angela. Finalement un montant suffisamment important pour justifier que la fée CSPE passe quelques nuits blanches à bercer tout ce petit monde !

Malgré ces avantages, il te faudra néanmoins argumenter aussi auprès des argentiers et grands commis de l’Etat, car eux, tes petits moulins, ils s’en méfient un peu. Le mieux serait de leur expliquer que la fée CSPE est un peu voyante et qu’elle voit à long terme. Elle fixe donc pour 15 ans le prix auquel elle rachètera le MWh. Aujourd’hui ce prix est supérieur au prix du marché, mais comme l’on ne connait pas le prix du marché dans 15 ans, on ne déterminera son gain (ou sa perte) qu’à cette issue. La fée CSPE a bonne mémoire, elle a déjà fait un bon coup avec la micro-hydraulique qu’elle a subventionné dans le passé et qui lui procure des bénéfices depuis l’année 2007. Les contraintes sur la disponibilité des énergies fossiles s’accroissant elle espère bien refaire un bon coup et sortir un Taux de Rendement Interne (TRI) positif au bout des 15 ans. Ce sera le cas si l’augmentation des prix des marchés électriques est de 4% supérieure à celle des indices de révision des prix de rachat. Comme la production annuelle des puits pétroliers et gaziers existants baisse de 7% l’an, ça na rien d’improbable. Cela amènerait le prix final de l’électricité autour de 230 €/MWh. Un prix exorbitant … pas si sûr : c’est presque celui que payent déjà les Danois.

J’espère donc que ces arguments t’aideront et que tu continueras à disposer d’assez de ressources pour l’éducation de tes petits moulins. J’ai hâte qu’ils rejoignent rapidement la cour des grands … et qui sait peut être un jour, intégrer à leur tour, la grande école Powernext. Il parait qu’en Espagne, certains se sont déjà inscrits au concours d’entrée (6).

A très bientôt.

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Notes

(1) Le coût initial de 3,5 milliard pour un EPR a été sérieusement revu à la hausse sur les deux premières têtes de série. A l’inverse, le prix des éoliennes qui avait beaucoup augmenté suite à la hausse de l’acier est actuellement orienté significativement à la baisse.

(2) Le montant précis est de 4,5€/MWh pour un montant préconisé par le CRE de 3,5 €/MWh. Le plafond est fixé par la loi à 5,4 €/MWh

(3) Communication CRE – charges prévisionnelles 2009 pour la CSPE

(4) Prix de Powernext électricité de base pour 2010 au 6 mai 2009 : 54,50 €

(5) Assessment of the impact of renewable electricity generation on the German electricity sector, Mario Ragwitz et Frank Sensfuss, Fraunhofer Institute, 2008.

(6) Les conditions d’accès et de prix du marché Espagnols font que les producteurs éoliens préfèrent vendre leur production sans bénéficier des prix subventionnés.




Source : Courriel à Reporterre

L’auteur : François Dauphin est ingénieur INSA GE 1984, Supélec 1985 et diplômé de l’Ecole de Management de Lyon en 2002. Habitant Toulouse, il a travaillé 7 ans au sein des secteurs aéronautique et espace. Il occupait depuis 10 ans le rôle de directeur international du secteur énergie pour l’Europe du Sud et, en sus, sur les 6 dernières années celui de directeur mondial des offres environnementales au sein du groupe LOGICA. Il a quitté ce groupe en Janvier 2009. Il vient de publier récemment le livre Drôle de Planète aux éditions Publibook.

Lire aussi : Les subventions aux énergies renouvelables sont trop élevées http://www.reporterre.net/spip.php?...