Le système électoral miné par l’abstention

Durée de lecture : 7 minutes

4 janvier 2011 / Gilles Kujawski

Les élections cantonales se profilent, et la vieille machine électorale se met en route. Sans oser poser la question qui en mine le ressort : l’abstentionnisme. "Le système électoral et démocratique en général traverse une crise fondamentale dont l’abstention est la pierre angulaire.“


La campagne des élections cantonales ne bat pas encore son plein, mais sa tournure pousse déjà à interrogation : le scrutin va-t-il reconduire les mêmes travers que les précédents ? La comédie politique va-t-elle tourner au piège pour la démocratie elle-même, et pour les écologistes qui se réclament de « la gauche » (en l’occurrence au sein d’Europe Ecologie et du Parti de Gauche) et ont choisi de jouer le jeu électoral ?

Trois mois avant le 1er tour, en effet, se dessine déjà à l’horizon une vague abstentionniste vertigineuse, goulûment attendue par la droite pour justifier l’enterrement des conseils généraux. On aurait pu penser que cela constituait une matière suffisante pour stopper les machines, réfléchir à la validité d’un scrutin sans corps électoral représentatif, et, au-delà, à l’état d’une démocratie dont le rouage essentiel, le suffrage universel, ne fonctionne plus. Mais la mécanique électorale est trop inscrite dans les gènes partisans, et donc la machine folle est lancée. La démocratie est comme le climat : on la sauvera au dernier moment, trop tard, sans doute, mais le « qu’est-ce qu’on y peut » qui a servi à couvrir mille défaillances de tous ordres depuis la nuit des temps jouera à plein, cette fois encore.

Il est temps de prendre la question à bras le corps, en partant du constat que le système électoral et démocratique en général traverse une crise fondamentale dont l’abstention est la pierre angulaire.

La démocratie est-elle compatible avec l’abstention ? Autant demander à un poisson d’aimer l’oxygène. Que la droite la laisse filer ne surprend pas, que le PS déplore sans dénoncer étonne aussi peu : le prix à payer pour un bipartisme que l’une et l’autre attendent comme une manne céleste. Son parc d’élus est vital pour le PCF, tout entier mobilisé pour le sauver (qui ne se souvient de la visite de Pierre Laurent à Martine Aubry dès la fin du dernier congrès du PCF ?).
Quant à de l’indignation, à un vrai débat de fond propulsé par les écologistes, tout montre (la campagne de pub dérisoire des Jeunes Verts au premier chef) qu’on devra l’attendre encore un moment. On se souvient de l’élection municipale partielle de Rambouillet, en juillet 2010, remportée par la candidate d’Europe Ecologie avec 51,7% des suffrages exprimés, mais sur un taux de participation de 29%. Qu’Europe Ecologie n’ait pas demandé l’invalidation du scrutin peut se comprendre, qu’aucune voix écologiste n’ait commenté le déni démocratique que constituait le taux de participation avait de quoi surprendre.

Grosse erreur, car si l’abstention n’a pas d’origine écologique, elle frappe l’écologie de plein fouet en creusant l’écart entre les citoyens et la politique et en participant de l’éclatement social. Aucun projet politique n’est légitime sans l’assentiment du plus grand nombre, et le signal d’un déséquilibre social de grande ampleur est donné quand le plus grand nombre se désintéresse des projets politiques.
(Ajoutons que l’écologie, encore trop ressentie comme une marotte urbaine et BCBG, est, mathématiquement, la victime désignée d’un taux d’abstention élevé).

L’écologie appelle le courage de refuser les impasses aux allures de carrosses de Blanche-Neige. Le rythme du calendrier électoral est infernal, une campagne n’est pas finie qu’une autre démarre, et personne en attendant pour se pencher sur l’état de la démocratie. Pas le temps. Trop peu de militants, donc la campagne électorale et les positions de pouvoir d’abord, aussi symbolique qu’elles puissent être. La démocratie ? Laissez sa carte, on lui écrira.
Le premier acte de courage écologiste serait de franchir un rubicond historique en laissant passer une élection, ses préparatifs interminables et épuisants, sa conclusion sur les plateaux télé et son impact dérisoire sur la vie publique, pour travailler mordicus sur la valeur démocratique et le péril abstentionniste, et construire un projet politique pérenne de nature à emporter l’adhésion populaire.

Le deuxième acte de courage serait de refuser les combines électorales classiques et court-termistes. Europe Ecologie, via des accords de premier et second tour avec le PS pour les cantonales et les sénatoriales, a pris le risque de se banaliser en s’inscrivant dans un électoralisme à court terme, qui relègue les questions politiques de fond aux calendes grecques, a tant fait pour couper le « corps électoral » de la politique et généré l’abstention maladive actuelle.
Le Parti de Gauche décèle derrière l’abstention une révolte, une explosion sociale pour le moment silencieuse et en embuscade. Elle est incontestablement une facette majeure du malaise général en France, et en tant que telle ne peut être réduite à un fait divers pour soirées électorales. Pour les raisons relevées plus haut, si en la matière il n’y a à attendre du PS et de l’UMP que des déplorations impuissantes yeux au ciel et bras levés, tout écologiste a le devoir de s’emparer du problème de fond et d’agir, ou au minimum d’en exiger le traitement.

Le traitement de l’abstention est politique : c’est la recherche de projets qui vont au-devant de l’intérêt général, c’est la stratégie du contournement du calendrier électoral ; et il est évidemment social : c’est d’abord un projet volontariste aux volets écologiste et social indissociables, ce sont des pratiques locales qui permettent de le relayer et, en attendant, de re-crédibiliser la politique aux yeux des Citoyens en incarnant la solidarité dont l’Etat est lentement dépossédé par la vague libérale en cours.
Il faut reconnaître à des élus locaux de tous bords qui ont façonné des politiques de la Ville dynamiques et de haute lutte, parfois contre tous les pouvoirs, un mérite tout particulier. En tant qu’adhérent du Parti de Gauche (et nonobstant la tournure récente des échanges entre Cohn Bendit et Mélenchon), je me sens pleinement solidaire du travail long et acharné de Stéphane Gatignon, Maire Europe-Ecologie de Sevran , pour éviter à sa Ville le précipice qui lui était promis l’année de son élection et lui redonner le goût de la dignité individuelle et collective.
Un « hic » de taille, cependant : dans son « paquet », cohabitent la dénonciation de l’incurie de l’Etat à relayer son travail par un investissement à long terme dans les banlieues, et, simultanément, la validation du traité de Lisbonne – en clair, le palace voisine avec les bulldozers qui le casseront. Il y a bien la dénonciation de l’opportunisme politique du PS aux dépens d’une vraie politique de la Ville, mais aussi un accord électoral avec le même PS qui donne, à Sevran, un soutien du PS au candidat d’Europe-Ecologie, soutenu par le Maire qui affirme mordicus son affranchissement total… vis-à-vis du PS (et du PCF).
Exit le candidat socialiste présenté par les militants locaux, qui a choisi de faire campagne sous ses propres couleurs.
Vieilles ornières…

Levons-nous tôt pour tout comprendre ; cette démarche multiforme a la lisibilité d’un écrit blanc sur fond blanc par temps de brouillard, et l’abstention guette au coin de la rue comme un effet probable.

L’auteur de ces lignes s’est déjà prononcé pour un dialogue entre sensibilités écologistes, incarnées par Europe Ecologie et le Parti de Gauche ; il a enregistré avec joie l’appel de Clémentine Autain au congrès du PG, en faveur d’un tel dialogue. Aujourd’hui, le combat contre l’abstention et ses dangers mortels fournit un terreau essentiel pour une réflexion écologiste collective, durable et plurale.
Un tel combat ne nous garantit pas contre les contradictions plus ou moins historiques. Au moins, qu’à l’heure de choix déterminants pour notre avenir commun, se détache peu à peu le contour d’une vraie sensibilité écologiste.




Source : Courriel à Reporterre.

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