Le temps et la croissance

Durée de lecture : 6 minutes

21 mai 2010 / Didier Harpagès et Serge Latouche

Derrière l’obsession de la croissance, il y a un rapport au temps bouleversé. La dé-croissance, c’est reconquérir le temps, le goûter, le vivre.


L’heure de la décroissance a sonné !

Dans les années soixante, l’humoriste Pierre Dac remarquait : « Il est encore trop tôt pour dire s’il est déjà trop tard ». Ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui. Après le quatrième rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) de 2007, et plus encore depuis son actualisation par les climatologues à la réunion de Copenhague de mars 2009, nous savons qu’il est désormais trop tard. Même si nous arrêtons du jour au lendemain tout ce qui engendre un dépassement de la capacité de régénération de la biosphère (émissions de gaz à effet de serre, pollutions et prédations de toute nature), autrement dit, si nous réduisons notre empreinte écologique jusqu’au niveau soutenable, nous aurons deux degrés de plus avant la fin de siècle. Cela signifie des zones côtières sous l’eau, des dizaines sinon des centaines de millions de réfugiés de l’environnement , des problèmes alimentaires importants, une pénurie d’eau potable pour beaucoup de populations, etc. Plus prosaïquement, "Il est à redouter que l’expression ’respirer au grand air ne relève pour nos enfants que du seul usage des langues mortes".

Les hommes de la modernité avaient manifesté une foi aveugle dans le progrès spontané. Persuadé que le temps de l’innovation ne pouvait suspendre son vol, chacun affirmait avec autorité ce qui était à la fois une évidence et une assurance : on n’arrête pas le progrès !

Nous savons que par nature, le capitalisme n’est jamais stationnaire et qu’il ne peut le devenir puisque l’impulsion majeure de cette redoutable machine est la recherche obsessionnelle d’un profit immédiat toujours plus important. Enfermé dans une logique évolutionniste, pour ne pas disparaître, il est condamné à croître puis à auto entretenir cette croissance. L’histoire s’accélère. « Nous vivons aujourd’hui sous le joug d’un temps standardisé, un temps industriel qui s’impose à nous quoi que nous fassions, où que nous soyons. Un temps unique qui, comme la monnaie unique, n’a d’autre finalité que de nous mettre tous en concurrence, d’un bout à l’autre de la planète. Pour survivre à l’intérieur de ce temps unique, nous devons courir plus vite que les autres. Nous nous sommes laissé voler le temps ! »

Prisonnier d’un conditionnement totalitaire, notre emploi du temps était organisé, planifié, normalisé, rythmé par l’utilisation de produits, « des produits, toujours des produits, qui ponctuent, qui ritualisent l’existence quotidienne », observait François Brune. Avides de publicité, les grands médias prenaient le contrôle de nos rythmes de vie, et nos comportements grégaires engendraient un « bonheur conforme » aux codes définis, sélectionnés, imposés par l’idéologie publicitaire. L’obsolescence calculée, programmée, devenait complice de la publicité. L’éphémère régnait en maître, générait la nouveauté et alimentait la frénésie de l’acheteur.

Devenant mécanique et réversible, le temps commence à perdre sa «  concrétude ». Il n’est plus relié aux cycles solaires et lunaires, au rythme des saisons et des moissons, des avènements et des événements. Les repères du vécu ne sont plus donnés par la tâche (faire les semailles, faucher, récolter, tailler les arbres fruitiers, etc), ni rythmé par les fêtes religieuses ou profanes, mais par un mécanisme abstrait. Le temps devient une grandeur homogène qui n’a plus de lien avec le vécu, transformé lui aussi, et de plus en plus, en une bouillie inconsistante. Toutes les activités se fondent dans le travail, toutes les valeurs dans l’argent. Le travail, le temps, l’argent sont une seule et même substance monnayable sur laquelle le marchand peut spéculer.

Le philosophe et sociologue Jean Baudrillard, dans certains de ses ouvrages majeurs, posa un regard iconoclaste sur le fonctionnement symbolique du monde occidental. Il avait notamment évoqué le miracle de l’achat devant lequel se prosternaient les consommateurs. Le crédit, qui rimait avec magie, allait bouleverser la perception et la gestion de notre temps. Les objets nouveaux imposaient leur rythme aux hommes alors qu’auparavant l’homme imposait le sien aux objets. Et Baudrillard concluait : « Le système du crédit met ici un comble à l’irresponsabilité de l’homme vis-à-vis de lui-même : celui qui achète aliène celui qui paye, c’est le même homme, mais le système par son décalage dans le temps fait qu’il n’en prend pas conscience. »

Une écologie politique subversive s’installa sur la scène politique durant les années dites glorieuses. En dépit de leur proximité sémantique, l’écologie et l’économie se heurtaient vigoureusement et malgré l’échec de mai 68, le capitalisme chancelait. Les sociologues analysaient scrupuleusement cette nouvelle contestation teintée d’antiproductivisme et très éloignée, comme sa cousine le Féminisme, de l’opposition entre le capital et le travail. Ils évoquaient avec enthousiasme ces « nouveaux mouvements sociaux », alternatifs, créatifs, dont le modèle culturel tournait le dos à l’ancien monde.

Cependant au beau milieu des années 70, une parenthèse s’ouvre : la crise économique est de retour et la courbe du chômage grimpe inexorablement. Le rêve doit céder la place au réalisme, au pragmatisme. C’est par la fuite en avant dans un monde financier toujours plus virtuel depuis l’abandon du dernier lien entre le dollar et l’or en août 1971, que le système réussit à prolonger l’illusion statistique de la croissance. Durant cette période, l’idéologie néo-libérale creuse impitoyablement son sillon. Moins d’Etat, plus de concurrence, moins de règlementation, plus de liberté sauvage, moins de protection et de protectionnisme et plus d’échanges. La mondialisation ou globalisation triomphe et montre très vite son vrai visage : exploitation accrue de l’homme et de la nature, financiarisation de l’économie, dérégulation, délocalisations, exclusions, détérioration des liens sociaux, uniformisation culturelle, occidentalisation du monde, dégradation du climat et des sols, déforestation, désertification…

Les crises sociale et environnementale nous rattrapent comme un boomerang à la fin du XXe siècle. Le temps est compté, un mur se dresse face à l’humanité. La machine économique s’est emballée et nous sommes allés trop vite et trop loin. Le fleuve de l’économie de croissance est sorti de son lit, il déborde et menace de tout emporter sur son passage. La décrue est plus que souhaitable, elle est indispensable à la survie. Il faut ralentir, modifier notre rapport au temps, changer de rythme. L’heure de la décroissance a sonné !




Source : Texte extrait, avec l’autorisation des auteurs, de Le Temps de la décroissance, de Didier Harpagès et Serge Latouche (Ed. Thierry Magnier, 9,80 euros, 156 p.).

Lire aussi : Décroissance in America : say degrowth ! http://www.reporterre.net/spip.php?...

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