Les Bisounours

Durée de lecture : 2 minutes

9 juin 2010 / Hervé Kempf




Deux hypothèses : Blork était trop jeune pour avoir connu Les Bisounours, ou sa télévision était en panne depuis longtemps. Aussi, quand Yann Arthus-Bertrand lui dit : « Je suis un Bisounours et je l’assume », Blork ne savait pas très bien de quoi il s’agissait. « Mais si, voyons, lui expliquèrent ses camarades, le dessin animé pour les enfants ! » Et d’entonner en dodelinant de la tête : « Bisou, bisou, gentil Bisounours, un p’tit bisou, rien de plus fou, bisou, bisou, gentil Bisounours. » Poussant l’enquête, Blork apprit que les Bisounours sont de petits oursons vivant dans les nuages et se déplaçant sur des arcs-en-ciel.

Eh oui, le photographe croyait à la bonne volonté générale. « Il n’y a pas d’un côté les méchants industriels, qui veulent absolument gagner de l’argent, et les très gentils consommateurs, qui souffrent, précisa-t-il. Je pense que c’est tous ensemble qu’on va y arriver. »

Le même 3 juin, Blork recevait deux courriels. L’un, envoyé par BNP Paribas, lui apprenait que cet honorable établissement « concrétisait son engagement en faveur de la lutte contre le changement climatique » avec des instruments permettant d’identifier « les moyens de soutenir la transition vers une économie faiblement émettrice de carbone » (1). L’autre, expédié par les Amis de la Terre, faisait état d’un rapport sur les investissements dans des industries polluantes réalisés par des grandes banques (2). BNP Paribas y était citée en bonne place, notamment pour un prêt important à Suncor, qui exploite le pétrole des sables bitumineux en Alberta - un désastre écologique dénoncé de longue date. Bisounours ? Tu parles !

Mais voici que la radio relatait la convention d’Europe Ecologie du 5 juin : les sauveurs de la planète s’étaient invectivés, l’un parlant de « vieille éthique » à propos d’une candidate potentielle, l’autre répliquant avec des « crétin » tonitruants (3). Les dénommés Jean-Vincent Placé et Daniel Cohn-Bendit, dépassés par la marée noire de leur inconscient, ignoraient à l’évidence la maxime de La Rochefoucauld : « Lorsque notre haine est trop vive, elle nous met au-dessous de ceux que nous haïssons. »

Ces anecdotes reflètent l’époque : entre infantilisme et vulgarité, la parole publique ne trouve plus son équilibre. On croit convaincre en dissimulant la dureté sociale sous le coton, on croit parler vrai en lâchant la bonde. Mais la dureté des temps, de plus en plus évidente, requiert une lucidité et une rectitude à la mesure du désordre qui menace. Cela s’appelle la gravité, peut-être. On peut espérer qu’elle soit inspirée par la générosité, à défaut d’être parée d’élégance.

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Notes

(1) http://www.algerie.bnpparibas.com/f...

(2) http://www.amisdelaterre.org/Nouvea...

(3) http://www.liberation.fr/politiques...






Source : Cet article a été publié dans Le Monde du 9 juin 2010.

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