Les Etats-Unis se mettent au troc

Durée de lecture : 6 minutes

5 mars 2009 / Hélène Crié, sur Rue 89



Plus de crédit ? Les entrepreneurs d’outre-Atlantique redécouvrent le troc.

(De Raleigh, Caroline-du-Nord) Ça a la saveur d’une rébellion communautaire contre le système bancaire, une allure de déjà-vu utopiste admirable, le goût d’une initiative altermondialiste. En fait, non : si le troc refait brusquement surface aux Etats-Unis depuis quelque mois, c’est surtout pour permettre à la société marchande de tenir bon en attendant le retour de jours meilleurs.

Le pragmatisme aigu des Américains m’étonnera toujours. Les banques ne prêtent plus aux entreprises ? Le robinet du crédit à la consommation s’est tari ? Il n’y a plus assez de cash en circulation ? Qu’à cela ne tienne : vive le troc !

Attention : un troc à l’échelle supersonique, celui qui va permettre aux entreprises de rester à flot et de ne pas perdre leurs marchés, aux restaurants de continuer à remplir leurs salles, aux cabinets médicaux de rentabiliser leurs scanners et leurs labos d’analyse, aux instituts de beauté de continuer à botoxer et purifier, aux garages d’écouler jusqu’à leurs 4x4. Et ce, sans que ces transactions n’impliquent la circulation du moindre dollar.
Echange trois consultants contre nouvel équipement informatique

Rien à voir, donc, avec "une coupe de cheveux contre une tonte de pelouse". Ce genre d’échange amical, même quand il est codifié comme en France par l’usage des SEL (système d’échange local, une monnaie alternative utilisée dans les pays francophones, et dans le monde sous d’autres dénominations), existe bien sûr aux Etats-Unis.

Il est pratiqué un peu partout sur le territoire américain, avec le recours à des "monnaies" locales, tel le LET’s (Local exchange trading system), inventé au début des années 80 par des Canadiens.

Avec le troc appliqué à la grosse économie, on passe dans une autre dimension. Genre :

"Je mets trois consultants de mon cabinet à votre disposition pour vous assister dans votre étude de marché. De votre côté, vous renouvelez l’équipement informatique de ma société, et vous me fournissez une nouvelle photocopieuse couleur."

En fait, à ce niveau de valeur des prestations, les échanges ne se font pas directement entre troqueurs. Des sociétés spécialisées se sont créées, qui ressemblent à des banques à bien des égards. Voici l’argumentaire commercial de l’une d’elles, Tradebank Cashless Commerce, qui résume très clairement leur activité à toutes :

"Ne serait-ce pas formidable d’avoir la liberté d’acheter exactement ce dont vous avez envie, rien qu’en échangeant des biens et des services ?

Chez Tradebank, nos clients ont toute la souplesse nécessaire pour utiliser leurs “crédits d’échanges” comme ils veulent, où ils veulent, dans notre réseau international de fournisseurs."

Le "trade credit", ou trade dollar, équivaut au dollar monétaire du pays où il est possédé.

Cela semble facile, non ? Eh bien, ça l’est ! Tradebank fournit une plate-forme d’échanges à ses clients, un peu comme des chambres de compensation avec des titres boursiers, ou une banque commerciale avec des chèques. Comme n’importe quelle société de courtage, Tradebank perçoit une commission sur chaque transaction :

"Notre service inclut votre mise en contact permanente avec de nouvelles opportunités d’échange, facilitant ainsi vos options d’achat, et l’enregistrement automatique de vos transactions. En outre, ces dernières sont immédiatement créditées, évitant ainsi toute dette intempestive."

Evidemment, pareille philosophie n’a guère à voir avec les fameuses banques du peuple sans circulation d’argent, imaginées en 1848 par Joseph Proudhon. Mais nous sommes aux Etats-Unis, au XXIe siècle, hein !

Quelques exemples concrets, près de chez moi, relevés dans la presse de Caroline du Nord, où le troc est solidement installé.

Tim G. est garagiste à Raleigh. Juste avant la crise, il avait investi toutes ses économies dans l’achat d’un vieux bâtiment industriel qu’il devait retaper et transformer en grand atelier. Pour cela, il comptait sur un prêt bancaire. Patatras, plus de crédit possible !

Pour 500 dollars, Tim s’inscrit à Barter Business Exchange, l’une des sociétés de troc les plus anciennes des Etats-Unis (1994), justement basée à Raleigh.

En échange de prestations à valoir dans son premier garage en activité, il voit arriver plombiers, peintres, électriciens, dératiseurs, et tous les professionnels (clients du même courtier en troc) dont il a besoin pour terminer ses travaux. Son nouveau garage a pu ouvrir en janvier.

Paula C. possède une petite imprimerie à Charlotte. Ses clients habituels sont presque tous en faillite, ou archi fauchés. Va-t-elle aussi mettre la clé sous la porte ? Que nenni ! Grâce notamment à Barter Brokers International, elle troque des travaux d’impression contre des dîners au restaurant, elle s’offre des nouvelles lunettes, bref, elle continue à vivre normalement "en dépit d’une absence presque totale de rentrées d’argent".

Paula et son mari sont des vieux routiers de ce type de transaction. Quand ils ont quitté New York en 2007 pour s’installer en Caroline du Nord, ils étaient déjà clients de Tradebank et de Synergy Street Trade. Grâce à ces deux réseaux, ils ont pu échanger en 2008 des services et des biens pour un montant estimé à 22 000 dollars.

En découvrant l’ampleur de ce qui se fait aux Etats-Unis en matière de troc, je me suis souvenu de la polémique enflammée qui avait saisi la France dans les années 90 : l’usage des SEL avait commencé à faire de l’ombre aux artisans, et surtout le fisc français s’en était mêlé, estimant que toutes ces activités économiques parallèles échappaient aux taxations légales.

On dirait que tout le monde s’est calmé, si j’en crois cet article sur l’économie solidaire dans Wikipédia-France :

"Les SEL sont généralement tolérés par les administrations fiscales, à condition de rester de modestes structures d’entraide citoyenne."

Il semble qu’aux Etats-Unis les autorités fiscales de l’Internal Revenue Service se sont adaptées très vite à l’essor du troc. La valeur des biens et services reçus est tout simplement traitée comme un revenu pour les entreprises qui en profitent.

Mais cet "achat" peut naturellement être déduit du chiffre d’affaires, pour sa valeur en "vrais" dollars. D’ailleurs, la plupart des "banquiers du troc" fournissent les imprimés du fisc ad hoc à leurs membres.

Ceci pose la question de la "monnaie" utilisée lors des transactions. Apparemment, chaque société de troc à but lucratif a la sienne propre, qu’elle ait ou non une dénomination. Quand il s’agit d’échanges entre entreprises, comme décrits plus hauts, et que les transactions se font par le biais des banquiers troqueurs, les choses restent simples.

Mais les particuliers ont eux aussi de plus en plus recours au troc. Et la plupart du temps, ils passent par des associations à but non lucratif, militantes, communautaires, altermondialistes ou religieuses (on trouve tout en Amérique). Dans ce cas, les "monnaies" utilisées sont innombrables et varient selon les régions.

Une précision, enfin : pourquoi traiter du troc dans le blog American Ecolo ? Parce que la plupart des groupes oeuvrant pour un meilleur environnement, pour la préservation de la planète, pour une répartition équitable des richesses et des ressources, appellent de leurs vœux un changement des rapports économiques et sociaux. La généralisation du troc est en général une chose qu’ils favorisent.

Or, la pratique du troc aux Etats-Unis, sa récupération par l’establishment, est l’exemple de l’évolution d’une utopie vers une réalité… disons, inattendue.





Source : http://www.rue89.com/american-ecolo...

Aller plus loin : Ecouter « Changer de monnaie pour changer de monde », l’entretien avec Patrick Viveret : http://www.reporterre.net/spip.php?...

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