Les économistes sont incapables de penser le long terme

Durée de lecture : 6 minutes

17 juillet 2010 / Nicolas Bouleau




Si un particulier veut acheter du terrain et planter des arbres pour du bois de construction, si un industriel veut innover et faire évoluer sa production vers des techniques plus sobres en carbone, si une agglomération veut prévoir des transports en commun pour sa banlieue, si l’Etat souhaite développer la recherche pour mieux former les enseignants de demain ou encore prendre des mesures pour diminuer les pesticides agricoles qui polluent l’eau souterraine, il faut des moyens de financement à long terme, c’est à dire pour des opérations sans profit immédiat.

Or le système économique actuel est myope, il ne pense qu’à court terme. Cela s’exprime par le taux d’actualisation. Laissons de côté les distinctions de spécialistes sur cette notion : qu’on l’entende comme le taux d’intérêt d’un emprunt ou comme un coefficient choisi par le planificateur pour rationaliser la décision entre divers investissements, est finalement secondaire. En 2010, les prêts en euros ou en dollars à 20 ou 30 ans se font au taux de 5,3% (source OCDE). Dans ces conditions, un euro gagné dans 30 ans est équivalent à 0,21€ gagnés aujourd’hui, un euro apporté dans 50 ans est traité par l’économie comme 0,075€ aujourd’hui.

Ce système est totalement défaillant pour le changement climatique, chacun ayant intérêt à dépenser de l’énergie aujourd’hui pour faire des profits aujourd’hui, d’où une course effrénée sur les ressources fossiles. Ce constat accablant est bien connu, tout le monde sait aussi que les remèdes de surface n’y font rien, des changements profonds de structure et de mentalités sont indispensables. Aussi, après le quasi échec de Copenhague, les yeux des économistes étaient-ils tournés vers la conférence internationale organisée au Collège de France les 7 et 8 juin derniers qui venait clôturer le cours annuel fait par Nicholas Stern et dont le thème était « L’économie du long terme et la promotion de l’innovation ».

Cette initiative heureuse était le débouché attendu de l’enseignement de Nicholas Stern où celui-ci avait présenté une vision panoramique des problèmes climatiques dans leur configuration physique, économique et politique dont une des principales conclusions était que pour penser l’avenir et sortir de l’impasse des intérêts divergents il convenait que les pays riches régulent leurs émissions et en outre participent au financement d’une réorientation moins polluante de l’économie des pays en développement, position proche de celle à laquelle arrivait la Banque mondiale dans son rapport diffusé avant Copenhague. Elle semble, en effet, la seule réaliste devant cet immense problème dont la caractéristique principale actuelle est l’immobilisme qui signifie toujours autant de carbone rejeté dans l’atmosphère donc par effet de stock, aggravation.

Dans ce contexte, les attentes de ce colloque au Collège de France dépassaient les enjeux habituels des rencontres académiques. Les économistes allaient s’efforcer d’élucider ce sujet crucial autour duquel s’entremêlent plusieurs contradictions de notre époque.

La première surprise fut pour moi le choix des intervenants où figuraient bon nombre de ténors de l’économie néo-classique, ainsi désignée pour qualifier l’orientation prise par le libéralisme, surtout à partir des années 1980, marquée par une dominance et une complexification des marchés financiers.

Deux des personnalités les plus célèbres M. L. Weitzman (Harvard) et W. Nordhaus (Yale) ont centré leurs exposés sur les incertitudes liées aux événements rares qui font que les lois de probabilités sont mal connues ; on n’est pas sûr de ce qui va se passer physiquement, on ignore largement comment vont réagir les décideurs, donc on sait très mal combien le changement climatique va coûter et à qui.

Il faut bien voir que dans cette configuration d’intérêts divergents chaque type de discours se positionne implicitement. Si vous tentez de décrire ce qui va se passer dans 50 ans vous vous placez sous l’angle de l’équité intergénérationnelle, si vous mesurez les efforts à faire entre pays riches et pays pauvres, vous raisonnez en géopolitique et misez sur un certain rôle des instances internationales, et si vous focalisez votre discours sur les incertitudes, vous plaidez finalement pour le business as usual. C’est incontestable (voir l’excellent livre de David Michaels Doubt is their product). On peut s’étonner que ce soit justement le registre choisi par ces deux célébrités.

Un mot également de R. Guesnerie qui a présenté un travail conjoint sur le thème du taux d’actualisation au titre prometteur Intuition écologique versus « raison » économique. Mais hélas, la façon d’aborder cette intéressante question a relevé d’un véritable rituel à mon avis de moins en moins convaincant. Il s’agit d’un raisonnement à partir d’un modèle mathématique soi-disant simple mais couvrant néanmoins plusieurs pages de calculs dont le cœur est une fonction d’utilité dite CES (constant elasticity substitution) de sorte que les conclusions de la réflexion sur la pertinence de l’intuition écologique reposent sur la valeur d’un exposant dans une formule et de la concavité ou convexité d’une fonction. Cette argumentation n’est-elle pas dérisoire devant le champ de bataille désolé que l’on risque de laisser à nos petits enfants ? Quelle est cette « raison » économique mise ici à l’épreuve ? On nous ressert toujours ces petits modèles mathématiques pour aborder les questions du comportement des humains et de l’organisation sociale. Quelle est la relation véritable de ce type de discours avec la réalité ?

Finalement le bilan de cette conférence est que les économistes n’ont guère apporté de réponse à cette grande question qu’est le financement du long terme et la détermination d’un taux d’actualisation. Ce dont ils ont fourni la preuve en revanche, c’est que les conventions du langage économique (disons : petits schémas mathématisés fondés sur la quête d’équilibres tels qu’en a décrit la littérature théorique) obèrent sérieusement une pensée pertinente sur une telle question. La conclusion raisonnable devrait être dès lors que l’économie ne doit pas à toute force chercher à étendre son empire mais laisser la place à la négociation politique pluraliste au sein d’instance internationales renforcées.

Derrière tout ça qu’est-ce qui ne va pas ? C’est que le langage économique —dans sa forme courante la plus utilisée et enseignée — est un cadre de pensée abusif, avec ses petits raisonnements marginaux et ses petits diagrammes, il est totalement incapable de prendre en compte les limites, limites d’espace, limites de ressources, et les limites dans le temps.

L’idée accrédité par cette discipline mi-scientifique mi-religieuse que le mieux pour nos petits enfants est que chacun gagne, aujourd’hui, le plus possible, il n’y a plus que les économistes qui y croient.






Source : Courriel à Reporterre.

L’auteur : Nicolas Bouleau est professeur à l’Ecole des Pont et chercheur au Cired.

Contact : http://www.enpc.fr/HomePages/boulea...

Lire aussi : Une économie sans limites dans un monde limité va inexorablement à la crise http://www.reporterre.net/spip.php?...

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