Les hautes tours comme figure de l’hubris

20 avril 2012 / Xavier Bonnaud


Alors que le sol des places de nombreuses villes européennes et méditerranéennes a été occupé par des campeurs et des manifestants qui réclament démocratie et équité, le ciel des villes est toujours en quête de hauteur ; des projets de tours s’affichent avec ambition, proposant de marquer les territoires et les esprits afin d’impulser aux métropoles cette confiance qui leur fait encore défaut.

Depuis toujours le ciel des villes a été rythmé de tours, de clochers, de beffrois, de silhouettes qui nous ont fait lever les yeux et ouvert l’horizon au-delà du quotidien et de l’immédiat. Alors pourquoi bouder ce désir de grande hauteur partagé par les décideurs et les élites des métropoles post/11septembre. Ne vient-il pas à point nommé consolider une nouvelle urbanité plus intense et plus jubilatoire ? Ce fleurissement de sémaphores, émergeant de chaque grande cité, n’est-il pas l’affirmation d’une culture métropolitaine planétaire dilatant par le haut, horizons et imaginaires ?

Plusieurs raisons tempèrent ce qui nous est présenté comme nécessité mais qui cache, derrière l’argumentaire vertueux de la densification progressive des villes, une idéologie de la démesure qu’il est utile de mettre à nu.
Le discours promotionnel tout d‘abord, qui laisse entendre que de telles constructions seront forcément merveilleuses : cela laisse dubitatif. Admettons plutôt qu’il y en aura des médiocres et des sublimes, des banales et des subtiles. S’il existait une procédure capable de ne produire que de la qualité architecturale, que ne le savions-nous plus tôt ?
Il nous faut ensuite mesurer la complexité de fabrication, de fonctionnement, de maintenance et de sécurité de tels édifices. Dans l’imaginaire sécuritaire actuel, l’usage de ces bâtiments ne participe pas à la fabrique d’une ville ouverte, passante. Pour l’avoir chacun déjà éprouvé, on se représente aisément le quotidien de digicodes, de fouilles, de contrôles biométriques, de vidéosurveillance qu’une telle complexité génère. Comme si le quotidien hyper sécurisé des utilisateurs relevait la fragilité de ces mastodontes mais leur faisait porter la charge de cette faiblesse masquée.

De plus le gigantisme de ces plateaux “libres” renforce encore l’artificialisation et la tertiarisation de la vie urbaine. Même équipés de technologies interactives, l’usage de tels lieux se double d’un sentiment d’enfermement physique palpable. On y pénètre souvent par des réseaux enterrés pour y parcourir des “espaces de distribution” articulés autour de noyaux d’ascenseur aveugles. On passe ensuite des journées “hors-sol“, encapsulé dans ces plate-forme off shore standardisées, sans contact avec l’air de la ville, et au sentiment de liberté qui l’accompagne toujours un peu.

De surcroît, imaginées comme placement, financées par des capitaux privés, et construites de par leur dimension et leur technicité par les trois ou quatre majors du BTP, ces bâtiments donnent à ces grands groupes des occasions supplémentaires d’asseoir plus avant leurs positions hégémoniques.

Car il faut savoir que de tels édifices, présentés par le personnel politique progressiste et le monde des affaires comme des objets de dynamique et de jubilation métropolitaine sont des objets de luxe qui ne constituent pas des habitats généralisables. Ils impriment l’horizon urbain du prestige des postures dominantes et inscrivent physiquement dans le paysage de nos villes la domination financière de leurs promoteurs.

Et puis, plus insidieux, n’y a t-il pas comme une dépréciation étrange de se retrouver comme dégradé dans notre petitesse concrète d’hommes et de femmes à l’intérieur d’un monde qui prend le gigantisme pour mesure ?
Nos villes comme nos esprits ont besoin d’aspiration, d’idéaux visibles : mais cet engouement pour la très grande hauteur, du fait de l’évidente lisibilité de tels objets de leur caractère d’icône, porte un propos simplificateur sur la réalité complexe des établissements urbains, masquant au passage le coût de leur gestion, de leurs dépenses énergétiques et de la complexité de leurs opérations de maintenance.

Esthétiquement, de tels objets surjouent la dimension érectile/totémique de l’architecture : expression formelle désinhibée, vertu provocante du narcissisme, imagerie explicite d’une puissance désireuse de marquer les territoires et les esprits dans la concurrence d’image que se livrent les cités . Avons-nous besoin de cela aujourd’hui ?

Dans nos dernières promenades parisiennes, nous avons plutôt eu le regard attiré vers le sol, vers les silhouettes alourdies de ceux qui dorment à terre. On vante le caractère exceptionnel de nos futures métropoles aspirées vers le haut, mais une telle dévotion au gigantisme renforce plutôt la modèle oligarchique d’une société dont l’élite flotte loin au dessus d’une marée de précarité urbaine.

Plutôt que de faire la promotion de palais verticaux au cout exorbitant, l’idéal de la ville pour tous s’imagine plutôt à partir d’une réflexion sur une certaine frugalité permettant par exemple d’y vivre avec 500 Euros par mois. Revient alors en contre modèle les encouragements du Mahatma Gandhi : "Vivre tous simplement pour que tous puissent simplement vivre." Une autre imagination politique et urbaine doit alors se mettre en marche.





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Source : Courriel à Reporterre

Xavier Bonnaud est
architecte (Agence Mesostudio). Il a publié De la ville au technocosme (Editions de l’Atalante, 2009)

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