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Les voleurs de temps

Durée de lecture : 4 minutes

13 novembre 2008 / Hervé Kempf

Derrière la querelle du dimanche se cache bien autre chose qu’un conflit entre Anciens et Modernes : le sort de la personne dans l’ère de la marchandisation universelle. La bataille du temps reste aussi vitale qu’en 1992, date de première publication de ce texte.


Il semble difficile d’expliquer pourquoi l’on est contre le travail le dimanche. L’argument religieux - “le Jour du Seigneur” - est jugé niaiseux, donc tombe à plat. L’argument de la conquête sociale ébranlée est de peu de force, parce que portée par des syndicats affaiblis. Ainsi, les principales critiques, émanant de contre-pouvoirs historiques mais dépassés, achoppent sur le marais du consensus mou. Après tout, ne peut-on faire ce que l’on veut le dimanche ? Et les zélateurs du travail dominical ne brandissent-ils pas l’emblème immaculé de la liberté, refoulant leurs contradicteurs dans les ténèbres méprisables d’une volonté subreptice de régir la vie des gens ? Oui, pourquoi s’opposerait-on au travail le dimanche ?

Peut-être à cause de ce qu’a dit Jacques Séguéla, publicitaire fétiche des années Mitterrand, le 20 janvier dernier, lors du journal de La Cinq. Le travail dominical, expliquait-il, “relancera la consommation”. Ah ! Le motif profond de la campagne apparaît avec clarté. Ainsi, nous devrions, nous, salariés, abandonner le principe d’un jour interdit à la fatalité du travail - qu’en d’autres temps, on appelait exploitation ? Nous, citoyens, abandonner cette parenthèse délicieuse qui, un jour par semaine, fait collectivement se relâcher la dure pression de la machine sociale ? Nous, enfants, parents, ou amis, perdre un temps de retrouvailles possibles ? Nous, croyants ou “new-agistes”, laisser casser le calendrier symbolique qui réserve, dans l’écoulement des jours, un temps pour la méditation ? Et au nom de quoi ? De la Consommation !

Les apôtres de la marchandisation généralisée progressent dans l’argumentaire de leur foi. Le 22 février 1991, une lettre d’un lecteur du Monde annonçait la couleur : “en réduisant inopinément nos dépenses” pendant la guerre du Golfe, les consommateurs poussent “l’économie occidentale” au “suicide collectif”. Pour “soutenir notre pays (et le moral des troupes)”, le devoir est de consommer. Le 13 décembre dernier, les grands quotidiens américains publiaient une publicité de Rover, suppliant les lecteurs d’acheter - n’importe quoi, était-il précisé - mais d’acheter, afin de freiner la dépression économique. Et nos modernes zélotes, qui militent par ailleurs pour que la télévision soit plus encore envahie par la propagande publicitaire - la “deuxième coupure” -, de dévoiler leur terreur panique que la “machine”, c’est le terme de Séguéla, s’enraye, que la consommation confirme les signes de son essoufflement, que les consommateurs gorgés redécouvrent soudain qu’ils ne sont pas les pièces d’une machine, qu’ils ne sont pas voués à faire vivre un système qui se délite, mais des êtres politiques, des citoyens ou, simplement, des personnes.

On ne décrira pas ici l’ironie d’une apologie de la consommation qui fait bon compte de la tragique inégalité Nord-Sud. Non plus que l’on ne refera la critique du système consommatoire. Qu’il suffise d’inviter à la relecture de Baudrillard (La société de consommation, par exemple) qui, en quinze ans, n’a pas pris une ride. Soulignons seulement que, après avoir apparemment triomphé de leurs rivaux collectivistes, les matérialistes s’attaquent avec de moins en moins de vergogne aux cadres du temps social. L’offensive contre le dimanche n’est que le prolongement d’une lignée déjà longue : abolition de la journée de huit heures chez Peugeot, changement d’un calendrier scolaire pédagogiquement intelligent pour satisfaire les marchands de montagne, décalage bi-annuel de l’heure au nom des économies d’énergie.

Ces manipulations, qui seraient pitoyables si elles ne transformaient notre vie quotidienne, n’ont même pas l’excuse d’être efficaces. Le marché automobile s’affaisse, les bétonneurs montagnards ne peuvent plus payer leurs dettes, le changement horaire provoque, d’après une récente étude de la CEE, une augmentation de la consommation d’énergie. A contrario, regardons vers l’Est : l’Ukraine vient de refuser de changer l’heure, “parce que la décision a été prise à Moscou”. Y a-t-il meilleur signe que le temps est un domaine de la liberté ? Et devons-nous laisser la liberté aux marchands ?


 




Source : Article publié dans la revue Ecologie Politique en 1992.

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