Lesieur et Areva : champions 2012 du greenwashing !

Durée de lecture : 5 minutes

15 novembre 2012 / Barnabé Binctin (Reporterre)


Mardi soir à la Java, dans l’ambiance calfeutrée de ce bar à jazz sombre mais convivial, les Amis de la Terre organisaient leur grande cérémonie de remise des prix Pinocchio du Développement Durable.

Après un mois de vote sur internet, les urnes ont ainsi rendu leur verdict, à la clôture lundi soir : Lesieur, Bolera Minera et Areva sont les trois lauréats de cette 5e édition.

Mais qu’est-ce donc que le prix Pinocchio ?
Une récompense en greenwashing, une coupe pour les entreprises dont le nez pointe toujours plus loin lorsqu’elles parlent de développement durable.

Romain Porcheron, le responsable du projet chez Les amis de la Terre, explique la démarche : "L’objectif est de montrer l’envers du décor. Les problématiques RSE ont été largement appropriées par les entreprises, on surfe chaque jour sur la vague du développement durable et pourtant le gouffre entre beau discours et réalité politique ne cesse de se creuser. A travers ces prix Pinocchio, on appelle aussi les consommateurs à rester vigilant".

C’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé, au fond : l’événement médiatique offre un mauvais coup de pub aux entreprises qui en font justement un peu trop sur le dos de l’environnement. Histoire de "déverdir" l’image de boîtes qui en réalité sacrifient souvent les populations locales et l’environnement dans leurs activités quotidiennes.

Avec ce concours, les organisateurs font un double-pari : celui d’abord de croire que les citoyens sont de plus en plus attentifs aux impacts sociaux et environnementaux de leur consommation.

Celui ensuite de miser sur une méthode ludique pour viser un public toujours plus large. Les résultats montrent qu’ils ont plutôt eu le nez fin, eux : 17 000 votants, pour 13 000 l’année dernière et 4 000 lors de la première attribution en 2008.

Une progression lente mais incontestablement ascendante. Pour Romain Porcheron, l’indicateur est bon : "Les gens commencent véritablement à comprendre ce qu’est le greenwashing. C’est une préoccupation croissante".

Les consommateurs-électeurs avaient cette année le choix entre 9 nominés, répartis dans 3 catégories distinctes. Celle sur le greenwashing pur et dur, intitulée « Plus vert que vert », a vu la victoire de Lesieur pour sa campagne publicitaire « Aidons l’Afrique : une bouteille d’huile Lesieur achetée, une bouteille envoyée ».

Une volonté d’engagement auprès des familles africaines qui compense pourtant bien mal les activités de… la maison-mère, Sofiprotéol, un des principaux producteurs et promoteurs de l’industrie des agorcarburants.

C’est cette même industrie, qualifiée de « crime contre l’humanité » par Jean Ziegler, ancien rapporteur des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, qui participe aujourd’hui de l’insécurité alimentaire dans ces pays d’Afrique, en augmentant sensiblement le prix des denrées alimentaires et détruisant les cultures vivrières.

La catégorie orientée sur les problèmes de corruption et de lobbying opaque, « Mains sales, poches pleines », a couronné Areva au sujet d’un gigantesque montage financier plutôt occulte, servant à gagner le marché de construction de centrales nucléaires en Afrique du Sud.

Enfin, la catégorie dénonçant l’abus de droits humains fondamentaux, « Une pour tous, tout pour moi », a honoré Bolera Minera – une joint venture des groupes Bolloré et Eramet qui a obtenu un permis d’exploration pour la recherche de lithium dans une région argentine où les 33 communautés indigènes qui y résident n’ont pas été consultées et ont ainsi décidé de se mobiliser en déposant une plainte auprès de la Cour Suprême d’Argentine.

Actualité importante oblige, Les Amis de la Terre ont octroyé exceptionnellement un Prix d’honneur à un grand habitué des médailles Pinocchio.

Lauréat l’année dernière de la catégorie « Plus vert que vert », Vinci a donc été distingué tout particulièrement pour ses projets en Russie (construction d’une autoroute au cœur de la forêt de Khimki) et en France (aéroport Notre-Dame-des-Landes).

C’est toutefois un prix qu’il convient de partager : « Nous avons décidé de remettre ce Prix à Vinci, en tant qu’opérateur de ces projets destructeurs, mais également aux responsables publics français et russes qui appuient et soutiennent. Nous dénonçons les violences actuelles perpétrées par les autorités publiques à l’encontre des citoyens qui luttent contre ces grands projets inutiles » complète Romain Porcheron.

Des accusations lourdes et des dénonciations importantes sur des sujets graves : ne vous trompez pas, l’ambiance était pourtant rieuse. Des représentations théâtrales mises en scène par une petite troupe de comédiens et un concert de musique ont rythmé une soirée détendue et festive.

« On voulait dédramatiser, rendre la cérémonie joyeuse. Il faut montrer que l’écologie, ça n’est pas de la prise de tête ou des grands élans moralisateurs. On peut tout à fait militer en rigolant un bon coup ! » lâche dans un dernier sourire l’animateur de la soirée.

Une petite récréation d’autant plus pertinente que le travail d’alerte et d’influence auprès des pouvoirs publics continue dans les prochains mois sur ces mêmes thèmes avec la campagne « CRAD 40 ». Dans la catégorie de la parodie politique, Les amis de la Terre sont définitivement bien placés.



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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

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