Mais qui sont les « marchés » ? Les « marchés », ce sont...

Durée de lecture : 7 minutes

16 décembre 2010 / Jean Guisnel

« Les ’marchés’ qui déstabilisent la zone euro sont, pour l’essentiel, nos propres banques qui ont pourtant été sauvées par l’endettement des États. »


Après avoir fait tomber la Grèce et l’Irlande, les « marchés » s’attaquent à l’Espagne et au Portugal, deux autres pays de la périphérie de la zone euro en grandes difficultés budgétaires. Les taux d’intérêt des obligations d’État de ces deux pays se sont, en effet, envolés depuis que l’Union européenne a décidé, dimanche 28 novembre, de voler au secours de Dublin, signe que les investisseurs doutent de plus en plus de leur capacité à pouvoir rembourser un jour leur dette en dépit de l’intervention du Fonds européen de stabilisation financière qu’elles ont pourtant réclamé... Le scénario cauchemar de la contagion de la crise de la dette souveraine semble être en passe de se réaliser, ce qui fragilise dangereusement la zone euro. Les « marchés », sans que l’on sache très bien s’ils anticipent ou précipitent l’éclatement de la monnaie unique, vendent à tour de bras de l’euro, le faisant chuter à 1,32 dollar hier contre 1,45 il y a trois semaines…

Mais qui sont ces mystérieux « marchés », manifestement dotés d’une volonté propre, qui s’inquiètent, qui paniquent et qui obligent ainsi les États à adopter des plans de rigueur de plus en plus durs afin de les rassurer sur leur détermination à purger leurs finances publiques ? En vain, au demeurant, puisqu’il y a toujours un motif d’inquiétude. Pour dire les choses crument, la zone euro est attaquée, pour l’essentiel, non de l’extérieur par de mystérieux fonds spéculatifs américains ou chinois, mais de l’intérieur, par ses propres banques, assurances, fonds de pension, gérants de patrimoine, établissements financiers divers qui gèrent l’épargne des particuliers (votre assurance-vie, par exemple, ou votre livret A), des entreprises et leurs propres fonds. Ce sont eux qui, en effet, possèdent la très grande majorité de la dette européenne et ce sont donc eux qui font grimper les taux d’intérêt, acculant certains pays de la zone à la faillite.

Prenons le cas irlandais : fin 2009, selon des statistiques de la Banque centrale européenne (1), sa dette publique était de 64 % du PIB (elle est maintenant de 98 %), soit 104 milliards d’euros. Sur cette somme, 75 milliards étaient possédés par des non-résidents. Mais là où cela devient intéressant, c’est que sur ces 75 milliards, 15 milliards seulement appartiennent à des établissements qui ne sont pas dans la zone euro (pour l’essentiel, des banques britanniques). En clair, l’Irlande a été déstabilisée par les établissements de la zone euro et par personne d’autre.

La Grèce, ce n’est pas un hasard, est dans la même situation : 78 % de sa dette souveraine est possédée par des non-résidents, ces non-résidents étant à 85 % domiciliés dans la zone euro. Au Portugal, manifestement le prochain domino, la proportion est respectivement de 78 % et de 80 %... L’Espagne, elle, est moins exposée, ce qui fait douter d’une contagion : seulement 55 % de sa dette est possédée par des non-résidents, dont 65 % sont des résidents de la zone euro.

On ne peut manquer de remarquer que ce sont les pays qui ont le plus internationalisé leur dette, même au sein de la zone euro, qui sont les plus fragiles : en vendant leur dette hors de leurs frontières, les États ont renoncé à exercer un quelconque contrôle. Est-ce un hasard si l’Italie, dont la dette était pourtant, fin 2009, de 115 % du PIB, reste à l’abri des turbulences ? De fait, seule 34 % de sa dette est possédée par des non-résidents. De même, la dette britannique, qui explose pourtant, n’est internationalisée qu’à hauteur de 28 %, et, hors UE, l’américaine à 50 % et la japonaise (plus de 200 % du PIB) à moins de 5 %... Et la France ? Sa dette n’est détenue qu’à 55 % par des non-résidents, mais elle possède la dette la plus internationalisée, puisque 45 % de celle-ci appartient à des établissements hors zone euro.

Autrement dit, les « marchés » qui déstabilisent la zone euro, ce sont, pour l’essentiel, nos propres banques qui ont pourtant été sauvées par l’endettement des États qu’elles leur reproche désormais. Ce sont elles qui mettent en péril, au nom de la défense de l’épargne qu’elles collectent, l’économie de ces pays, voire la survie de la monnaie unique. Une vision à très court terme, puisque si les économies européennes plongent dans la dépression et si l’euro implose, il ne restera pas grand-chose de l’épargne qu’elles sont censées protéger.

.............................................

Note :

(1) Les chiffres doivent être pris avec précaution. Par exemple, ceux fournis par Eurostat varient quelque peu, même si les tendances sont les mêmes. En effet, une fois émise, la dette peut être revendue sur le marché secondaire, c’est-à-dire changer de mains. Donc un acquéreur national peut revendre une obligation d’Etat à une banque chinoise par exemple.


Un petit complément à mon article précédent sur le jeu des banques et autres institutions financières de la zone euro.

Il faut bien voir qu’une partie d’entre elles n’a pas d’autre choix que de vendre les obligations de certains pays et qu’il ne s’agit aucunement de spéculation. En effet, les règles prudentielles les obligent à avoir en portefeuille, en fonds propres, des emprunts d’État très bien notés afin qu’elles disposent d’un matelas solide. Le problème est que, lorsque les agences de notation (les trois principales sont anglo-saxonnes et deux d’entre elles sont possédées par des fonds d’investissement américains qui sont aussi actionnaires de banques d’affaires comme Goldman Sachs) dégradent la note souveraine d’un pays, ces institutions sont obligées de vendre, ce qui n’a strictement aucun sens dès lors qu’il s’agit des obligations des pays de la zone euro.

En clair, on donne un pouvoir disproportionné, la possibilité de pousser à la faillite des États, à des agences dont la neutralité est tout sauf certaine (comme l’ont montré les subprimes notées triple A, la note maximale, ce qui était dans l’intérêt des actionnaires desdites agences). La Banque centrale européenne l’a fort bien compris et, au plus fort de la crise grecque, elle a décidé d’accepter en garantie toutes les obligations de la zone euro même dégradées.

Donc ce qui peut apparaître comme de la spéculation contre la dette souveraine de la part des établissements financiers européens n’est que la résultante d’une réglementation inadaptée, mais qui fait le jeu des vrais spéculateurs. Ceux-ci, comme Goldman Sachs et consorts, n’ont d’ailleurs même pas besoin de posséder ou de vendre réellement de la dette souveraine des États membres de la zone euro. D’ailleurs, comme les mouvements actuels sur ce marché sont quasiment inexistants, on peut légitimement penser que la spéculation qui vise à faire baisser les prix des obligations se fait uniquement par le biais des ventes à découvert à nue.

En clair, les spéculateurs parient à la baisse sans détenir le moindre titre (cela s’appelle être short). Et si leur pari se réalise, ce qui est sans risque en ce moment, ils décrochent la timbale, et ce, sans jamais avoir besoin d’acheter effectivement les titres avec lesquels ils ont joué… C’est pour cela que l’Allemagne, au printemps dernier, a interdit les ventes à découvert à nue sur son territoire.

Autrement dit, les instruments de la spéculation sont connus. La BCE dans un cas, l’Allemagne dans l’autre, ont tenté de les brider. On se demande dès lors pourquoi l’Union dans son ensemble ne décide de mettre une poignée de sable dans les rouages pour au moins la brider.




Source : http://bruxelles.blogs.liberation.f....

Et : http://bruxelles.blogs.liberation.f...

Lire aussi : Explication de dette http://www.reporterre.net//spip.php...

14 septembre 2019
Algues vertes en Bretagne : 4 points pour comprendre le problème
Info
16 septembre 2019
La réforme Blanquer à l’assaut des langues régionales
Info
9 juillet 2019
À Marseille, les quartiers nord ont aussi droit aux légumes bios
Reportage