Marée noire : elle continue...

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17 mai 2010 / Robin des Bois

Ce sont plus de vingt mille tonnes de pétrole qui ont maintenant fui dans le golfe du Mexique à la suite de l’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon de BP. La comparaison avec une autre catastrophe intervenue en 1979 est utile.


Le précédent IXTOC 1

A partir du 3 juin 1979, le golfe du Mexique subit un désastre écologique et économique dû à l’explosion d’une plate-forme d’exploration du gisement de pétrole IXTOC 1 dans la baie de Campeche. La SEDCO 135, une plate-forme semi-submersible travaille pour le compte de Petroleos Mexicanos (PEMEX). Le plancher de la mer est à moins 52 mètres. Le jour du sinistre, le forage atteint moins 3,657 mètres de profondeur sous les sédiments marins. Une anomalie dans l’injection des boues de forage qui maintiennent le pétrole dans sa cavité géologique sous-marine a provoqué l’éruption du brut au fond de la mer. Le dispositif de fermeture de la tête du puits (BlowOut Preventer, BOP) n’a pas fonctionné. Les vapeurs explosives ont enflammé la plate-forme qui a coulé, recouvert la tête du puits et répandu 3.000 mètres de tuyaux et une nappe de déchets au fond de la mer. La fuite initiale est estimée à 30.000 barils soit 4.770 tonnes par jour. Une intervention de plongeurs sous-marins et de robots pilotés par Red Adair et d’autres experts réussit à enclencher le BOP. Mais la pression est telle que le pétrole arrache les soupapes de sécurité et l’ensemble du dispositif de fermeture.

PEMEX tente par la suite d’installer au dessus de la fuite un « Sombrero » chargé de canaliser le pétrole et de le brûler en surface dans une torchère en attendant que des forages de dérivation du gisement soient creusés et opérationnels. Le « Sombrero » a eu un rendement totalement insuffisant et il a été rapidement disloqué par un cyclone. Des injections dans le forage de 100.000 tonnes de grenailles d’acier de plomb et de fer ont permis dans un troisième temps de réduire la fuite de 30.000 barils à 10.000 barils par jour soit 1.590 tonnes. Deux mois après le début de la catastrophe des boulettes de goudron et de galettes arrivent sur le littoral du Texas, touchant 260 km de plages et engluant plusieurs milliers des oiseaux répartis en une dizaine d’espèces considérées 30 ans après comme vulnérables. Les rapports de l’époque disent qu’il n’y a pas eu d’impact significatif sur l’état sanitaire des poissons et des crevettes et sur l’économie de la pêche au Texas. La fréquentation touristique a baissé de 60% pendant l’été 1979 par rapport aux années précédentes. Le coût global des dépenses aux Etats-Unis est estimé à 8 millions de dollars. Sept millions de dollars de prêts ont été consentis à des petites entreprises en difficulté à cause de la marée noire ; les pertes de revenus touristiques sont évaluées à environ 5 millions de dollars. Le Mexique a refusé de payer les frais ou pertes induits par la marée noire de l’IXTOC 1 aux Etats-Unis. Au total 260 km de plages ont été touchés au Texas et 10.000 m³ de sables pollués ont été retirés avec des râteaux et des pelles pour éviter l’excavation de trop grandes quantités de sables par des engins de travaux publics ; des boulettes de pétrole ont été ramassées jusqu’en août 1981.

C’est seulement le 23 mars 1980 que la source de pétrole brut s’est tarie grâce au creusement des forages de décompression ; un dispersant chimique, le Corexit 9527 fabriqué par Exxon a été épandu en mer via 500 missions aériennes. Les Etats-Unis ont alors interdit cette pratique mise en oeuvre par PEMEX dans les eaux sous juridiction américaine à l’intérieur d’une ligne Brownsville-Miami. Ce même dispersant a été cependant utilisé après la marée noire de l’Exxon Valdez en 1989 et est accusé d’avoir provoqué des maladies neurotoxiques chez les sauveteurs dépollueurs. Il contient des éthers de glycol. En Alaska, le Corexit était dispersé dans l’environnement marin depuis des navires.

La couverture de l’événement IXTOC 1 par la presse américaine ou internationale a été faible. C’était un an après l’Amoco Cadiz. Elle ne s’est pas intéressée aux effets de la catastrophe pour le Mexique et les pêcheurs mexicains. Le pic d’articles date du mois d’août 1980 quand les déchets sont arrivés sur le littoral du Texas. Selon la compagnie nationale mexicaine PEMEX, 3 à 5 millions de barils soit 477.000 tonnes à 795.000 tonnes de pétrole ont fui et 58% auraient été brûlés à la surface de la mer, au droit du geyser. D’autres évaluations évoquent le volume total de 1.500 000 tonnes. Il n’y pas eu de bilan écologique final ; deux scientifiques suédois ont écrit en 1981 dans la revue scientifique Ambio que 24.000 tonnes de pétrole ont atterri sur le littoral mexicain et que 15.000 km ² dans le golfe du Mexique ont été directement contaminés.

Quel retour d’expérience pour Deepwater Horizon ?

Après IXTOC 1, l’industrie pétrolière et les Etats-Unis se sont interrogés sur les capacités de réponse aux accidents similaires (BlowOut) dans des conditions de grande profondeur. Il a été constaté que le brûlage serait difficile à maintenir compte-tenu de la dilution du pétrole dans une colonne d’eau de plus d’un kilomètre de profondeur, que les trajectoires du pétrole et de ses résidus seraient difficile à prédire à cause des courants sous-marins, que les cloches, dômes, et autres « Sombreros » pour PEMEX et « chapeau haut de forme » pour BP et ses associés américain et japonais destinés à canaliser les mélanges de pétrole et d’eau de mer seraient difficiles à installer et à faire fonctionner. D’autres incertitudes relèvent de la capacité à déplacer les déchets métalliques issus de la dislocation de la plate-forme et pouvant empêcher ou compliquer l’accès à la tête du puits accidenté.

Les catastrophes de l’IXTOC 1 et de Deepwater Horizon présentent des analogies géographiques, environnementales et industrielles ; elles concernent toutes les deux le golfe du Mexique. Le traitement de l’événement Deepwater Horizon pose plus de difficultés à cause de la profondeur de la mer (52 m pour IXTOC 1, et 1,500m pour Deepwater Horizon).

PEMEX et BP ont envisagé ou mis en œuvre des solutions analogues.

1 - Le brûlage du pétrole.

2 - Le creusement parallèle de puits d’interception et de décompression.

3 - La couverture de la fuite.

4 - Le « junk shot », c’est-à-dire l’injection massive de déchets solides dans le forage accidenté.

Seul le scénario de l’introduction d’un raccord dans la tête de puits pour canaliser et remonter à la surface le pétrole fuyard n’a pas été tenté par PEMEX.

Une autre famille de dispersant Corexit est utilisée pour traiter le pétrole de Deepwater Horizon. Le fabricant NALCO n’a pas réalisé d’étude spécifique de toxicologie humaine ou environnementale. Les Corexit 9500 et EC9527A contiennent toujours des éthers de glycol. Pour éviter l’exposition directe aux vapeurs des sauveteurs et techniciens, ils sont injectés directement dans le milieu sous marin.

Etant donné la durée probable du déroulement de la catastrophe, le début dans deux semaines de la saison des cyclones et la répétition possible de ces événements, les marées noires de cette envergure devraient, selon Robin des Bois, être considérées comme internationales et à ce titre faire l’objet d’une concertation entre le Mexique, Bahamas, Cuba et éventuellement les Etats de la mer caraïbe. Début avril 2010, Shell a entrepris l’exploitation de 3 champs pétroliers par 2.500 mètres de profondeur d’eau dans le golfe du Mexique. A ce niveau, les spécialistes parlent d’exploitation « ultra profonde ».

Le débit de la fuite Deepwater Horizon est évalué initialement à 800 tonnes par jour. A ce jour lundi 17 mai environ 22.000 tonnes seraient parties à la mer. Des nouvelles évaluations non officielles parlent maintenant d’un débit 10 fois plus élevé.



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