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Obama en Afrique, oublis et erreurs

Durée de lecture : 6 minutes

20 juillet 2009 / CADTM

Le président des Etats-Unis dédouane l’Occident des maux dont souffre l’Afrique.


Après le sommet du G8 en Italie, le président états-unien Barack Obama s’est envolé pour l’Afrique où ses déclarations ont présenté de fortes similitudes avec le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar quelques mois après son élection à la présidence de la République française, discours qui avait soulevé une vague de protestations méritées à laquelle Obama semble miraculeusement échapper pour l’instant… Réparons cette injustice !

Au Ghana , Obama a excellé dans l’art de prôner l’ouverture et le changement, tout en continuant d’appliquer les funestes politiques de ses prédécesseurs. S’il a déclaré qu’il « revient aux Africains de décider de l’avenir de l’Afrique », ce n’est toujours pas le cas dans la réalité et l’action des pays du G8, dont les Etats-Unis, prive depuis un demi-siècle les peuples africains de leur souveraineté.

Très vite, Obama a déresponsabilisé l’Occident, déclarant que « le développement dépend de la bonne gouvernance » et que « c’est une responsabilité dont seuls les Africains peuvent s’acquitter ». Pour lui, la pauvreté qui règne en Afrique est principalement due à la mauvaise gouvernance et aux libres choix des dirigeants africains. Rien de plus erroné !

Avec des affirmations comme « l’Occident n’est pas responsable de la destruction de l’économie zimbabwéenne au cours des dix dernières années, ni des guerres où des enfants sont enrôlés comme soldats », le président Obama occulte habilement le rôle central des pays riches dans l’évolution de l’Afrique, et notamment celui des institutions financières internationales, FMI et Banque mondiale en tête. Ces deux puissants outils de soumission des peuples du Sud ont imposé des politiques d’ajustement structurel (abandon des subventions aux produits de première nécessité, réduction drastique des budgets sociaux, privatisations, libéralisation…) qui empêchent la satisfaction des besoins fondamentaux, répandent une misère galopante, accroissent les inégalités et rendent possibles les pires horreurs.

Pour appuyer ses dires, Obama a comparé l’Afrique à la Corée du Sud. Il a d’abord expliqué qu’il y a cinquante ans, le Kenya avait un PNB par habitant supérieur à celui de la Corée du Sud, avant d’ajouter : « On a parlé d’héritage du colonialisme et d’autres politiques mises en place par les pays riches. Sans vouloir minimiser ce facteur, mon propos est de dire que la Corée du Sud, en travaillant avec le secteur privé et la société civile, a réussi à mettre en place des institutions qui ont garanti la transparence et la responsabilité. »

Or la prétendue réussite économique de la Corée du Sud s’est faite à l’encontre des recommandations de la Banque mondiale. La dictature militaire au pouvoir en Corée du Sud a bénéficié entre 1945 et 1961 de dons importants de la part des Etats-Unis pour un montant de 3,1 milliards de dollars, soit davantage que l’ensemble des prêts de la Banque mondiale à tous les autres pays du tiers-monde pendant la même période ! Grâce à ces dons, la Corée du Sud n’a pas eu à s’endetter pendant 17 ans (1945-1961).

Jusqu’en 1992, la Corée du Sud a connu une dictature militaire à la poigne de fer qui a appliqué une politique étatiste et très protectionniste, avec la bénédiction de Washington. L’Etat a imposé une réforme agraire radicale où les grands propriétaires terriens furent expropriés sans indemnisations. Après la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis ont stoppé le soutien à de telles dictatures, tout en s’assurant que le nouveau président élu, Kim Youngsam, appliquait des politiques néolibérales qui ont aggravé les effets de la crise du sud-est asiatique en 1997-1998. Mais la Corée du Sud avait eu le temps de réaliser une industrialisation que les pays riches ont refusée à l’Afrique. On comprend alors combien l’exemple de la Corée du Sud est loin d’être convaincant et reproductible.

De surcroît, la pauvreté en ressources naturelles a paradoxalement favorisé le développement de la Corée du Sud car les Etats-Unis la considéraient comme une zone stratégique du point de vue militaire face au bloc de l’URSS, pas comme une source cruciale d’approvisionnement (comme le Nigeria ou le Congo-Kinshasa). Si la Corée avait été dotée de fortes réserves de pétrole ou d’autres matières premières stratégiques, elle n’aurait pas bénéficié de la même marge de manœuvre pour se doter d’un puissant appareil industriel, afin de ne pas faire d’ombre à Washington.

L’Afrique, pour sa part, a été brisée par la traite des esclaves dans le cadre du commerce triangulaire instauré par l’Europe et ses colons aux Amériques du 17e au 19e siècle. Puis elle a été mise sous tutelle par le colonialisme européen de la fin du 19e siècle jusqu’aux « indépendances ». Ensuite, l’Afrique a été maintenue sous dépendance via le mécanisme de la dette et de l’aide publique au développement, livrée à des potentats locaux souvent soutenus à bout de bras par les capitales occidentales qui n’ont pas hésité à organiser l’assassinat de plusieurs dirigeants africains qui voulaient un développement autonome et favorable à leur population (Lumumba en 1961, Olympio en 1963, Sankara en 1987…). Les classes dominantes africaines et les régimes politiques qu’elles mettent en place ont très clairement aggravé les malheurs de l’Afrique, mais c’est surtout l’action des grandes puissances qui a empêché toute forme de développement.

Dans le même temps, au sujet de la crise mondiale actuelle, Obama a dénoncé « les actions irresponsables de quelques-uns [qui] ont engendré une récession qui a balayé le globe » . Ainsi, il laisse penser que cette crise est due à l’irresponsabilité d’une poignée d’individus dont les excès auraient plongé le monde dans la récession. De la sorte, il éclipse la responsabilité de ceux qui ont imposé la déréglementation financière depuis trente ans, Etats-Unis en tête. Il serait plus exact de souligner le modèle de développement capitaliste productiviste, imposé aux forceps par les pays du Nord, comme étant la source des multiples crises actuelles qui, loin d’être seulement économique, sont aussi d’ordre alimentaire, migratoire, sociale, environnementale et climatique.

Aujourd’hui, les peuples d’Afrique sont directement affectés par les effets d’une crise mondiale dont l’épicentre se trouve à Washington et à Wall Street, révélatrice du fait que le capitalisme conduit à une impasse inacceptable pour les peuples. Mais sur cela, Obama est resté muet…




Les autuers : Emilie Tamadaho Atchaca (Bénin), Solange Koné (Côte d’Ivoire), Jean Victor Lemvo (Congo Brazzaville), Damien Millet (France), Luc Mukendi et Victor Nzuzi (Congo Kinshasa), Sophie Perchellet (France), Aminata Barry Touré (Mali), Eric Toussaint (Belgique), Ibrahim Yacouba (Niger) sont membres du CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde).

Source : http://www.cadtm.org/spip.php?artic...

Ecouter aussi : L’énergie solaire peut-elle suffire aux besoins énergétiques de l’Afrique ? http://www.reporterre.net/spip.php?...

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