« On a beau être enfermé, on n’est pas protégé »

2 février 2015 / Émilie Massemin (Reporterre)

Les résidences fermées se multiplient à travers la France. Ghettos de riches ? Pas seulement : le mouvement d’enfermement gagne toutes les classes sociales. Reportage à Étiolles, en Essonne.

- Étiolles, Essonne, reportage

Dix minutes que vous êtes planté devant le portillon automatique. Vous ne connaissez pas le digicode, et vos grands gestes en direction du bureau du vigile n’ont pas encore attiré son attention. Gêné, vous feignez d’ignorer les deux caméras de vidéosurveillance installées en évidence sur un mât, à quelques mètres de là.

À côté de vous, les conducteurs actionnent l’ouverture de la barrière grâce à leurs badges, et vous jettent au passage un regard intrigué. Le dispositif de sécurité, imposant et bien rodé, contraste avec la beauté du lieu, les pelouses en pentes douces et l’impression de calme qui émane des arbres immenses aperçus derrières les murs.

- Les Bois du Cerf comptent 59 villas, 17 résidences et 18 immeubles. -

Bienvenue aux Bois du Cerf, vaste ensemble de 42 hectare abritant quelque 250 logements, une des quatre résidences privées et fermées d’Étiolles. Dans ce village de charme, où nichent 3 284 âmes entre Évry et la forêt de Sénart en Essonne, 38 % des 1 300 logements étaient construits dans des ensembles résidentiels clos en 2012, d’après le dernier Plan local d’urbanisme (PLU).

Étiolles illustre de manière presque caricaturale une tendance à la fermeture des résidences, des impasses et de cours d’immeuble, partout en France, depuis les années 2000. Barrières, digicodes, badges... Comment expliquer cette propension à l’enfermement ? La sécurité, ou autre chose ?

La question est délicate, moins d’un mois après les attentats de Paris et de Montrouge qui ont décimé la rédaction de Charlie Hebdo et causé la mort de dix-sept personnes, alors que d’autres interrogations pressantes, douloureuses, secouent la société française : comment sortir de l’entre-soi et recréer du lien après de tels événements ?

« Stressant pour les voleurs »

Yves habite aux Bois du Cerf depuis huit ans. Il balaie ces questions d’un revers de la main. Pour cet ancien rhumatologue, en vigie dans le bureau du gardien, les habitants choisissent la résidence pour « son cadre fantastique, silencieux, avec ses 17 hectares de forêt, quadrillés d’allées cavalières et de statues. C’est charmant ! »

Si on lui cause sécurité, le retraité réplique en parlant de « fantasme », l’œil amusé sous son bonnet de laine : « N’importe qui de déterminé à commettre un cambriolage peut le faire. Même si le contrôle à l’entrée, les rondes de la police municipale et les caméras ont un impact réel en stressant les voleurs. » Finalement, pour lui, la résidence ne diffère en rien « d’un ensemble d’immeubles avec un code et un gardien ».

Près de lui, le vigile, employé d’une société privée, assure que son action n’a « rien de policier. J’assure la surveillance des biens et des personnes, et la lutte contre des mauvaises habitudes qui se perpétuent : les gens qui roulent un peu vite par exemple... »

Même haussement d’épaules chez Cloé, 22 ans, au détour du pavillon où elle habite depuis 19 ans avec ses parents et son petit frère. « Mes parents ont choisi les Bois du Cerf pour le confort plus que la sécurité, affirme-t-elle. C’est sympa quand on est petit, avec les tennis, la piscine, l’école et le collège juste à côté... » Ses amis, qu’elle invite régulièrement, ne sont guère impressionnés par le dispositif de sécurité : « Aujourd’hui, dans le coin, les résidences fermées sont devenues banales. »

- Aux Bois du Cerf, les habitants bénéficient de six courts de tennis et d’une piscine. -

La création d’une communauté

Marie s’est réfugiée au chaud dans la villa de son amie Françoise, retraitée comme elle. Le thé servi, la conversation glisse sur leurs sentiments doux-amers pour les Bois du Cerf, où elles habitent depuis les années 1965-1970.

« Au début, c’était une résidence Air France, explique Marie, ancienne hôtesse de l’air. Quand je l’ai visitée, je l’ai trouvée super : la fête, la piscine, le tennis... » Une véritable communauté s’était créée, entre les murs et peut-être grâce à eux. Mais l’ambiance a changé, remarquent les deux femmes. Les grandes fêtes d’antan ont laissé place à un « dortoir », soupire Françoise. « Et nous ne sommes pas aimés dans le village, parce que nous restons entre nous. »

La sécurité au sein de la résidence les préoccupe davantage. Quand Marie s’est installée aux Bois du Cerf, l’ensemble n’était pas fermé. Puis un gardien a été installé à l’entrée, avec sa femme et ses enfants, avant d’être remplacé par un vigile. La barrière automatique a été installée une quinzaine d’années plus tôt, mais Françoise n’est pourtant pas tranquille : « On a beau être enfermées, on n’est pas protégées. J’ai été agressée dans mon garage, par des individus qui m’ont pris mon sac. »

« Je pense qu’on ferme les résidences parce qu’il faut se protéger, conclut Marie. Quand je me suis installée, j’ouvrais le matin, je fermais le soir. Aujourd’hui, quand je vais sortir les poubelles, je ferme. Certains disent que je dramatise, mais je ne fais que constater. »

Des HLM super-sécurisés

400 mètres plus loin, nouvelles grilles, nouveau décor. Les deux immeubles des Écureuils, une des résidences HLM toutes neuves de la commune, abritent une micro-crèche et 42 logements. On y accède par un portillon muni d’un digicode, ou par un portail automatique pour les voitures pourvues de badges magnétiques. Les immeubles sont équipés d’un premier digicode qui permet d’accéder à un sas, où se trouvent un autre digicode et des interphones.

Sur le parking, Jean-Marc s’active. Il doit emménager deux jours plus tard. « Je n’ai pas choisi cette résidence parce qu’elle était fermée, mais c’est un plus par rapport à la sécurité des voitures, admet l’informaticien. Étiolles ne craint pas du tout. Mais à Grigny, d’où je viens, on ne peut pas laisser son véhicule dehors. »

- Le HLM des Écureuils compte 42 logements, répartis entre deux immeubles cernés de grilles. -

Josselin, cariste en intérim, est installé aux Écureuils depuis un an et demi. « Ce n’est pas pratique, l’interphone est situé après le premier digicode. Les visiteurs sont obligés de nous appeler avec leurs portables, râle-t-il. La Poste n’arrive pas à nous joindre et ne nous livre pas ! »

Pour autant, il comprend tout à fait qu’on en vienne à fermer les résidences. « Tous les nouveaux HLM sont bâtis comme ça. En région parisienne, il y a trop de problèmes. À Corbeil-Essonne, où c’est vraiment le bazar, cela permet d’éviter les cambriolages. Au moins, les halls ne sont pas squattés. »

Nathalie entrouvre sa porte. Elle aussi trouve cette clôture « sécurisante » : « C’est bien pour les enfants. Mais je n’étais pas du tout inquiète dans mon ancien logement de Corbeil-Essonne, qui n’était pas fermé. Je n’ai rien changé à mes habitudes. »

Riches, pauvres, mêmes barrières

Les Bois du Cerf, les Écureuils : ces résidences, aux deux extrémités de l’échelle sociale, se retranchent derrière les mêmes grilles. Il devient difficile de qualifier comme par le passé un pâté de maisons de « ghetto de riche », sur le simple critère d’une barrière à l’entrée.

Il serait également hasardeux d’établir un lien entre la richesse des habitants d’Étiolles (le village tenait en 2011 la 64e place des communes françaises où les revenus nets déclarés par foyer fiscal sont les plus élevés, d’après les chiffres de l’INSEE) et la réticence de la commune à construire les 280 logements sociaux imposés par la loi (ils ne sont aujourd’hui que 130), et la présence d’autant de résidences fermées.

- Le miroir de la Pompadour, lieu de promenade pour les habitants des Bois du Cerf. -

Pourquoi toutes ces barrières ? Laurence Barraud, derrière son bureau de l’agence immobilière « Demeures d’Étiolles et d’ailleurs », l’atteste : si « 45 à 50 % des Étiollais habitent dans des résidences fermées » d’après ses calculs, ils ne sont pas des obsessionnels du triple verrou. Aucun des clients venus la voir n’a explicitement réclamé une barrière à l’entrée de sa résidence.

« Au contraire, les logements les plus demandés sont les petites maisons traditionnelles du cœur du village, affirme-t-elle. Certains ne veulent pas entendre parler de résidence sécurisée ! Et je ne comprends pas pourquoi les promoteurs de HLM s’entêtent à fermer les ensembles, c’est détestable. » Alors, on ouvre les barrières ?


« LES GENS FERMENT PARCE QUE TOUT LE MONDE LE FAIT »

- Quelque 700 Étiollais habitents derrières les grilles de la résidence des Bois du Cerf. -

La tendance à la fermeture prend de l’ampleur en France depuis les années 2000, et suscite de nombreuses interrogations. « Il existe un intérêt fort pour cette question des gated communities [communautés fermées] alors que dans les centres-villes, les accès aux cours et aux espaces collectifs des immeubles se sont fermés sans que cela suscite autant d’émotion, observe Éric Charmes, directeur du laboratoire de recherches interdisciplinaire « Ville, Espace, Société » de l’Université de Lyon, et auteur en 2011 de l’article « Les gated communities : des ghettos de riches ? ».

Cette crispation tient à l’idée que les résidences fermées seraient l’apanage des riches, qui chercheraient à bâtir un « entre-soi » à l’abri des pauvres. Certaines résidences, comme la Villa Montmorency à Paris et le domaine de Terre-Blanche dans le Var, renforcent cette image.

- Au cœur des Bois du Cerf, 17 hectares de forêts quadrillées d’allées cavalières et ornées de statues. -

Mais la réalité est plus complexe, poursuit Éric Charmes : « Je critique la notion de ghetto de riches mise en avant dans les médias. Ce phénomène de fermeture se retrouve aussi dans la résidentialisation des logements sociaux. Aux États-Unis, une enquête a révélé que les ensembles résidentiels fermés étaient occupés par toutes sortes de ménages, aisés ou modestes, propriétaires ou locataires. »

François Madoré, professeur à l’Institut de géographie de l’Université de Nantes et auteur de l’article « Ensembles résidentiels fermés en France et montée d’un ordre sécuritaire », défend la même thèse. « Je n’accorde pas de signification socio-politique majeure à la fermeture des résidences, d’autant moins qu’elle se banalise. De plus, les stratégies de sélection sociale ne se construisent pas à l’échelle de l’ensemble résidentiel, qui n’est pas doté de pouvoirs politiques, mais à celle de la commune, par la municipalité. »

La norme

En revanche, ces fermetures en disent long sur nos manières d’habiter la ville. « Les promoteurs qui bâtissent des résidences fermées arguent qu’il est plus facile pour les habitants de se les approprier, que les biens sont en sécurité et que les enfants sont moins menacés par la circulation routière, explique François Madoré. Du côté des résidents, les avis sont variés, de ceux qui apprécient une rue plus tranquille à ceux qui rejettent un dispositif qu’ils jugent inutile et carcéral. »

Pour Éric Charmes, les barrières servent à « réguler les comportements collectifs. C’est une manière de limiter l’accès à la piscine aux résidents, ou de signifier aux jeunes qui traînent qu’ils ne sont pas les bienvenus. »

Puis, avec la banalisation du contrôle à l’entrée, la barrière et le digicode deviennent une norme, un standard : « Un immeuble qui n’a pas de digicode à l’entrée, cela devient problématique en termes de standing. Les gens ferment parce que tout le monde le fait. »


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Source et photos : Émilie Massemin pour Reporterre



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