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Pas grand monde pour regretter Delphine Batho

Durée de lecture : 5 minutes

3 juillet 2013 / Sophie Caillat (Rue89)



Triste coup d’éclat : l’ex-ministre de l’Ecologie, Delphine Batho, limogée le 2 juillet, n’est regrettée ni par le PS, ni par les écologistes, ni par ses proches. Mais, comme par hasard, c’est encore une femme qu’on vire sans ménagement.


«  Elle s’est crue en bureau national du PS ou quoi ? » Ceux qui connaissent bien Delphine Batho et sa prudence politique, n’en reviennent pas. Si elle figurait en tête de liste des virables à l’occasion d’un prochain remaniement, la ministre de l’Environnement a précipité son départ.

En déclarant sur RTL que le budget était « mauvais », elle n’a pas respecté la discipline gouvernementale, et pour un ministre sans courant, sans troupes ni liens particuliers avec le président, cela revient à un suicide politique.

« On vire les femmes, c’est plus facile »

Pire : appelée par François Hollande pour retirer ses propos, Delphine Batho a refusé et a donc été convoquée à Matignon en vue de son limogeage. Pour l’exemple.

Les deux ministres écolos du gouvernement en ont profité pour faire semblant de jouer-brièvement- à, « on se demande si on va rester au gouvernement dans ces conditions », mais n’ont pas versé une larme. « On vire les femmes, c’est plus facile » a commenté le sénateur EELV Jean-Vincent Placé.

Delphine Batho va donner les clefs du ministère dés ce mercredi matin à son successeur, Philippe Martin, député du Gers.

Il y avait pourtant moyen d’expliquer que son budget, certes pas bon, n’était pas si mauvais. Et surtout, d’essayer encore, et en coulisses, de l’améliorer.

« Elle aurait pu faire de la pédagogie »

Amputer son ministère de 7% de ses crédits, voilà « un affichage qui n’est pas bon », a insisté Delphine Batho. Mais ce n’était pas plus qu’un « affichage », selon un connaisseur du dossier :

« Une part de financement provenant du budget de l’Etat a été remplacée par des impôts (la nouvelle écotaxe poids-lourds et l’augmentation de la redevance domaniale des concessionnaires d’autoroutes) et au final cela compensera aux trois-quarts, en tout cas elle aurait pu faire de la pédagogie. »

Enfin, Delphine Batho n’avait pas encore perdu les arbitrages sur la fiscalité écologique, et aurait pu sauver la mise. Au lieu de cela, elle a choisi le clash.

Mardi, peu de voix se sont élevées pour la soutenir. Elle aurait eu raison de se battre, même si les termes n’étaient pas choisis, a estimé le porte-parole du groupe socialiste à l’Assemblée, Thierry Mandon, dans Le Monde  :

« Le groupe socialiste ne soutient pas tous les ministres quand il tiennent ce genre de propos pour critiquer leur budget, il soutient la ministre de l’Ecologie qui se bat pour avoir les moyens de réussir la transition énergétique ».

« Solitaire, difficile », elle a épuisé ses collaborateurs

« Delphine n’est pas dans la séduction. C’est une main de fer, elle n’aime pas les compromis, c’est contraire à ses principes » : la description provient du député socialiste de l’Essonne Malek Boutih, «  l’un de ses plus proches amis ». Imaginez ce qu’en disent ceux qui ne sont pas « ses plus proches amis ». L’ancienne ministre de l’Environnement, qui a épuisé trois conseillers en communication et un directeur de cabinet en un an, n’a pas laissé de bons souvenirs à ceux qui l’ont côtoyée :

un ex-collaborateur : « Elle est solitaire, a un caractère difficile, quoique courageuse et bosseuse. »

un élu : « Le retour à l’Assemblée va être compliqué vu l’autoritarisme dont elle a fait preuve lors des auditions. Elle qui n’avait été élue qu’il y a cinq ans, en héritant de la circonscription de Ségolène Royal, était déjà ministre à 40 ans alors qu’elle ne connaissait rien à l’écologie. »

Face aux ONG, elle a souvent été « totalement à côté de la plaque » comme le racontait Mediapart dans un portrait au vitriol décrivant une « ministre en panne sèche ». Exemple lorsqu’elle ouvre la conférence internationale sur la gouvernance de la haute mer : elle parle acidification des océans alors que l’enjeu de la rencontre porte sur la souveraineté internationale et le droit, et cite « Homme libre, toujours tu chériras la mer » de Charles Baudelaire, provoquant la sidération générale. N’est pas Christine Taubira qui veut.

Ségolène Royal que désormais elle éviterait de croiser, après avoir été sa créature (Batho lui a succédé comme député des Deux-Sèvres) a jugé à son propos, « c’est dramatique de ne pas croire à la mutation écologique », s’agaçant que son ministère n’ait pas acheté de voiture électrique. Batho l’a accusée de jouer « perso ».

" L’écologie se portera mieux avec Philippe Martin »

Que laissera Delphine Batho de son passage au ministère de l’Ecologie ? Si elle a tenu tête aux pétroliers sur les gaz de schiste, elle n’a qu’entrouvert le débat sur la taxation du diesel, elle à moitié sauvé les énergies renouvelables, et pas vraiment fait avancer le dossier de la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim.

« L’écologie se portera mieux avec Philippe Martin “, disent nombre de défenseurs de la cause. Delphine Batho avait atterri à ce poste par hasard, parce qu’il fallait trouver un remplaçant à Nicole Bricq, virée par les lobbies, et qu’elle avait dû quitter la Justice pour cause d’incompatibilité avec Christiane Taubira.

Pressenti de longue date, le député du Gers, au contraire, a un long parcours sur ces dossiers : connu pour son combat contre les OGM, ce fabiusien est membre du courant ‘gauche durable’ au PS, et a négocié l’accord électoral avec EELV. Ancien préfet, il avait coprésidé une mission d’évaluation des gaz de schiste qui avait débouché sur la loi Jacob interdisant la fracturation hydraulique.

Philippe Martin aura bien du mal à sauver le débat national sur la transition énergétique, qui se termine sans avoir pu rapprocher les points de vue, et dont tous les spécialistes s’accordent à dire qu’il n’en sortira rien.






Source : Rue89

Image : Les devinettes de Reinette

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