Plaidoyer pour un agrocarburant paysan

13 avril 2010 / Yves Lubraniecki

Pensée écologiquement et sur des utilisations locales, l’huile végétale pure est un agrocarburant acceptable.


Parmi les solutions envisagées pour économiser le pétrole, le recours à des combustibles d’origine végétale occupe une place bien en vue, mais une telle révolution n’est pas sans susciter d’interminables discussions.

Il existe une alternative en la matière :

1 - Ou bien on transforme industriellement le produit végétal pour le faire ressembler au pétrole et l’utiliser dans un moteur non modifié ou peu modifié. Cela concerne l’éthanol pour l’essence et l’ester méthylique d’huile végétale pour le diesel.

2 - Ou bien on modifie le moteur pour qu’il devienne polycarburant et brûle indifféremment du gazole ou de l’huile végétale dite « pure », c’est-à-dire non modifiée.
Notre préférence va vers cette seconde formule qui n’intéresse que la filière diesel.

Mais, les agrocarburants en général subissent deux attaques devenues très classiques :

- D’une part, ils ne sauraient être une réponse aux difficultés actuelles concernant l’énergie et le climat car ils ne pourront jamais satisfaire que quelques pour cent des besoins.

- D’autre part, les agrocarburants industriels, par essence, nécessitent de grandes surfaces. Ils entraînent donc de gros dégâts sous deux formes : d’une part, on convertit des terres immenses à ces cultures en rasant des forêts et, d’autre part, on pénalise l’accès de certaines populations à l’alimentation en abandonnant des cultures vivrières traditionnelles.

Les agrocarburants industriels sont liés à ces inconvénients car ils sont justement le fruit d’un process industriel, c’est-à-dire que, pour amortir les installations dans de meilleures conditions, les producteurs ont tendance à construire des usines les plus grosses possibles pour générer des économies d’échelle.

Pour alimenter ces usines, ils vont planter de vastes étendues de monoculture, ce qui induit deux gros inconvénients :

- D’une part, on appauvrit les sols car on ne peut plus faire de rotation de cultures, ce qui nécessite l’usage d’engrais. Or, la fabrication d’un engrais azoté est très gourmande en énergie et son utilisation génère l’émission de protoxyde d’azote dont un gramme est l’équivalent de 290 grammes de CO2 par rapport à l’effet de serre.

- D’autre part, les grandes étendues de monoculture attirent les maladies, les insectes et autres parasites, ce qui infère l’utilisation massive de pesticides lesquels demandent beaucoup d’énergie pour leur fabrication et sont des poisons pour la terre, l’eau et l’air.

Avec les agrocarburants industriels, tout cela est une fatalité. On n’imagine pas que l’on puisse organiser une telle agro-industrie sans rechercher sa rentabilité maximale, c’est sa raison d’être. Elle n’est pas concernée par les problèmes environnementaux et n’a pas d’éthique intrinsèque.

Si l’on n’y prend garde, la filière HVP (huile végétale pure) peut présenter les mêmes inconvénients, mais ce n’est pas du tout une fatalité, c’est même diamétralement l’inverse de sa logique.
Autant, la logique des agrocarburants industriels est financière et pousse à la concentration, autant la logique de la filière HVP est humaine et agricole et tend vers l’atomisation de la production.

Ici, les agriculteurs, regroupés en coopératives, visent simplement à satisfaire un marché local. À terme, la coopérative pourra aussi satisfaire un marché circum local puis plus lointain, voire international, mais, là aussi, elle ne fera rien d’autre que de satisfaire un marché, c’est-à-dire qu’elle ne fera rien d’autre que ce pour quoi les agriculteurs l’auront créée. Cette approche change tout car, ici, la priorité n’est pas la recherche inconsidérée du profit, mais le respect de la déontologie d’un métier millénaire, le métier de paysan.

Si l’on se place aux côtés des agriculteurs et sur un plan plus citoyen, la filière HVP peut répondre aux défis économiques (y compris, la satisfaction du besoin de rééquilibrage entre les pays les plus pauvres et le reste du monde) et, en même temps, aux défis environnementaux.

Mais, il y a une triple condition :

1 – pour une raison élémentaire d’efficacité, elle ne peut se mettre en place sans les pétroliers ni les motoristes et encore moins contre eux. Ils sont en capacité de faire et en capacité d’empêcher, il faut donc que, par des incitations de politique économique, ils soient mis en position de comprendre qu’ils ont plus intérêt à faire qu’à empêcher.

2 – pour les raisons qui viennent d’être exposées à propos des agrocarburants industriels, la culture des oléagineux doit être la plus « propre » possible c’est-à-dire avec le moins d’intrants chimiques possible.

3 – pour une raison économique évidente, le commerce international de l’huile ou des graines doit suivre les préceptes du commerce équitable, sinon, l’objectif du développement ne sera pas atteint. À ce propos, n’oublions pas que, en dehors de toute considération humaniste, nous avons tous intérêt à ce que tous les humains vivent sur terre dans des conditions matérielles acceptables. Il n’y a que les marchands d’armes et les « néo-esclavagistes » qui ne sont pas concernés par cette affirmation.

Ces conditions doivent être garanties par un cahier des charges officiel accompagnant obligatoirement chaque transaction. De cette façon, on vérifiera le respect des objectifs économiques, humains et environnementaux.

Ceci posé, de nombreuses objections s’élèvent disant qu’il n’est pas normal de consacrer des terres agricoles à la production d’énergie. Cet argument ne tient pas car il n’y a guère que 160 ans environ que l’énergie n’est plus produite par l’agriculture. Depuis la préhistoire, jusqu’à la révolution industrielle - et bien après - la principale source d’énergie était le bois et, jusqu’aux années 1950, les tracteurs d’aujourd‘hui étaient les animaux de trait alimentés quotidiennement par le fourrage produit par les agriculteurs. Par ailleurs, il faut bien un carburant pour la mécanisation agricole, sinon on ne produira plus grand-chose, énergétique ou pas.

On objecte aussi que tout cela va donner une énergie chère. C’est juste, mais, il faut prendre conscience que l’énergie va de toute façon devenir très chère et, si nous ne nous préparons pas à ce choc, ce n’est pas « chère » qu’elle va être l’énergie, c’est « absente » car, compte tenu des tensions prévisibles sur les marchés, le jour où son prix va commencer à monter en flèche, l’accès vers elle se fera alors les armes à la main – bien plus qu’aujourd’hui - et ce ne sont pas les agrocarburants industriels qui nous sauveront.

Enfin, il n’est pas juste, tant s’en faut, de dire que nous ne pourrons jamais satisfaire les besoins de pétrole de l’agriculture et des transports avec des agrocarburants. C’est sans doute vrai pour les agrocarburants industriels à cause des graves inconvénients dénoncés plus haut, mais c’est faux pour l’HVP qui fonctionne en filière courte, par taches d’huile alimentée par l’agriculture locale. Si, tout autour du monde, on multiplie ces taches par millions pour satisfaire, à chaque fois, les besoins environnants, cela deviendra vite significatif et, quelques décennies plus tard, le complément proviendra de deux sources très importantes en volume : les forêts contiguës aux zones désertiques en partie plantées en arbres oléagineux et les microalgues oléagineuses. Ces sources devenues suffisantes permettront de passer en filière longue mais 100% HVP d’un bout à l’autre de la chaîne, c’est-à-dire sans émission de CO2 durant le fonctionnement.

Nous devons faire face à trois des dangers les plus globaux que l’humanité aura connus (et provoqués) depuis qu’elle existe :

a - L’augmentation de l’effet de serre par des émissions anthropiques grandissantes. Celle de CO2 se situe, selon les chiffres officiels américains de 2006, à 31 milliards de tonne par an soit 1000 tonnes par seconde et en forte augmentation ;

b - La fin, proche ou lointaine, des combustibles fossiles alors qu’aucune réponse crédible n’est donnée à la question « Par quoi allons-nous remplacer le pétrole dans l’agriculture et les transports ? » ;

c - La différence de niveau de vie de plus en plus criante entre les pays pauvres et les autres avec un rapport de PIB/capita de 1 à 50, voire 1 à 60 entre certains pays africains et l’Europe ou les États-Unis.

La place manque ici pour expliquer ce que pourraient être ces trois sources capables de changer la face du monde en quelques décennies, mais vous trouverez un argumentaire plus complet dans la note « Énergie et développement sans augmentation de l’effet de serre » que nous pouvons vous envoyer par mel gratuitement et sans aucun engagement sur simple demande à .





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Source : Courriel à Reporterre.

L’auteur : Yves Lubraniecki travaille dans une collectivité locale de l’est de la France.

Lire aussi : L’agrocarburant E 10 : une arnaque environnementale http://www.reporterre.net/spip.php?...


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