Prenons la Bastille pétrolière !

Durée de lecture : 5 minutes

16 juillet 2010 / Ulrich Beck




Pourquoi, face à la marée noire provoquée par Deepwater Horizon, une des plus grandes catastrophes environnementales de l’histoire des Etats-Unis, n’assiste-t-on pas à un assaut contre la Bastille écologique des grandes compagnies pétrolières ? Pourquoi ne réagit-on pas aux problèmes les plus urgents de notre temps — la crise écologique et le changement climatique — avec la même énergie, le même idéalisme et le même esprit démocratique qu’aux tragédies passées de la misère, de la tyrannie et de la guerre ? La situation de l’industrie pétrolière rappelle l’Ancien Régime peu de temps avant sa chute.

La catastrophe dans le Golfe du Mexique comporte plusieurs vérités. Il y a le laisser-aller et l’indifférence de BP. Mais aussi l’échec de la tutelle étatique. Il est trop facile de ne s’en prendre aujourd’hui qu’à BP. Deepwater Horizon est le symbole de la défaite insidieuse d’une expérience mondiale, d’un modèle de croissance qui repose sur l’exploitation des ressources fossiles. Personne ne peut dire qu’il ne savait pas. Depuis 200 ans, le feu et la vapeur font tourner machines et moteurs. Entre-temps, du reste, toute une génération a grandi en sachant qu’une industrie qui repose sur les carburants fossiles consume ses propres fondations.

"Transformons les déserts en sources d’énergie solaire !"

Il y a déjà plus d’un siècle, Max Weber avait anticipé cette fin du capitalisme pétrolier avec l’image : “Jusqu’à ce que soit brûlé l’ultime quintal de carburant fossile”. Pourquoi un monde auquel le soleil fournit chaque jour maintes fois l’énergie qui lui est nécessaire sans frais et sans s’épuiser, devrait-il accepter des nuages de pétrole à 1 500 mètres de profondeur et qui asphyxient toute vie ? Effectivement, la capacité d’innovation tant vantée du capital et l’exaltation utopique de l’ingénierie se trouvent confrontées à un défi. “Transformer les épées en charrues”, telle était la devise du mouvement pacifiste. Celui du mouvement écologique est : transformons les déserts en sources d’énergie solaire !

Face à cette catastrophe à long terme qui s’annonce, qui menace la sécurité de la population américaine tout autant que sa survie politique, le président Obama a déclaré la “guerre” au sombre ennemi des profondeurs. C’est le reflet de l’échec de la pensée militaire dans la société du risque mondial, où les plus grands dangers pour l’homme ne viennent plus de l’extérieur, d’Etats hostiles, mais de l’intérieur, de ce que l’on appelle les “conséquences invisibles” des agissements dans l’économie, les sciences et la politique. Que compte donc faire le “commandant en chef” ? Dépêcher sa flotte de sous-marins pour torpiller la fuite de pétrole ? Dans sa “guerre contre le pétrole qui se déverse”, Obama devrait-il maintenant rendre la Grande-Bretagne responsable de cette “attaque” catastrophique, en tant que pays d’origine supposé, comme George Bush Jr., dans la “guerre contre le terrorisme” avait rendu responsable les Etats censés soutenir des réseaux terroristes opérant au niveau international ?

Du reste, il y a déjà longtemps que BP a été rattrapé par le destin de la mondialisation. “British Petroleum” n’est pas britannique. Car en 1998, le groupe a fusionné avec le géant américain du pétrole Amoco et, à cette occasion, face à la prise de conscience écologique croissante, a proscrit l’adjectif “britannique” pour le remplacer par le petit mot-clé synonyme d’espoir vert, “beyond” (“au-delà”), afin que, dès lors, les lettres BP signifient “Beyond Petroleum”, au-delà du pétrole. Qui croit avoir ainsi pris la “British” Petroleum en flagrant délit devrait savoir qu’il s’agit en fait d’un groupe qui appartient aussi à des Américains, dont la plate-forme a été construite par des Coréens, et qui déclare ses impôts au ministère des Finances de la Confédération helvétique, à Berne (BP veut donc aussi dire “Berne Petroleum”). Comme la catastrophe nucléaire de Tchernobyl avait été présentée comme l’échec d’un réacteur “communiste”, Deepwater Horizon est rejeté sur le nouvel ami-ennemi en tant que catastrophe “britannique”. Le commandant en chef de la plus grande puissance militaire du monde a besoin — selon ses propres mots — “d’un cul à botter”.

Une ère "au-delà du pétrole" pourrait commencer

La prospérité de l’après-guerre en Occident ayant créé les conditions nécessaires à l’apparition d’une conscience environnementale, ces dernières doivent désormais accoucher des conditions nécessaires à la prospérité dans les pays en développement : ces pays mettront justement en place une politique durable dans la mesure où les pays riches investiront dans leur développement et se doteront d’une nouvelle vision de la richesse et de la croissance à la rencontre de l’autre global. La Chine, l’Inde, le Brésil et les pays d’Afrique n’approuveront aucune approche internationale qui prétendrait imposer des limites à leur développement économique — à juste titre !

La politique environnementale doit-elle se résumer à un trafic d’indulgences mondiales pour des péchés carboniques qui trahissent les contradictions de la planète ? Ou doit-elle plutôt incarner le courage d’inventer un nouveau courant en faveur de l’énergie solaire, où la prospérité n’est pas un péché écologique et où tout, des vaches aux brosses à dents électriques, sera jugé en fonction de son bilan en CO2 ? Obama avait glorieusement annoncé à sa nation et au monde : “Le temps est venu d’adopter des énergies plus propres.” C’est ainsi que pourrait commencer l’assaut sur la “Bastille du Pétrole” (BP) afin d’entrer dans une nouvelle ère, celle d’au-delà du pétrole, “Beyond Petroleum” (BP).






Source : http://www.presseurop.eu/fr/content.... Traduit de l’allemand : original de la Frankfurter Rundschau : http://www.fr-online.de/in_und_ausl...

Lire aussi : Marée noire : elle continue http://www.reporterre.net/spip.php?...

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