Près de Dunkerque, un festival de théâtre alternatif et écologiste en danger

Durée de lecture : 5 minutes

26 octobre 2013 / La Compagnie des Mers du Nord

Chaque année, Le Manifeste, festival de théâtre populaire et alternatif, est un événement de La Grande Synthe, ville prolétaire et pauvre de la banlieue de Dunkerque. Mais le Conseil régional veut couper les subventions, mettant un point final à une expérience unique.


« Le Manifeste, Rassemblement international pour un théâtre motivé » ou les Noces de l’art et de la politique.

Fondamentaux (extraits)

Croire en la capacité de l’art à transformer les hommes, c’est l’utopie du Manifeste qui fait penser les têtes et danser les corps.

Ce rassemblement de spectacle vivant est un espace pour la liberté d’expression et la recherche théâtrale internationale ; c’est un outil d’émancipation et d’éducation populaire et artistique, dans l’héritage des valeurs de liberté conquises durant le XXe siècle

Le Manifeste invente la culture de la vie. Face à un monde à la gouvernance opaque, il est le moyen d’ouvrir les yeux et les esprits, par l’échange entre les habitants et les artistes en dehors des valeurs marchandes et des orientations médiatiques à sens unique.

Le Manifeste, c’est dix jours de rencontres artistiques sur la Côte d’Opale où des artistes et jongleurs d’art et d’humanité venus de différents coins du globe oeuvrent avec la population à rejouer le monde, à Grande-Synthe, ville de l’agglomération dunkerquoise.

Dans cette agglomération encerclée de quatorze sites Seveso (bientôt quinze) et de la plus grosse centrale nucléaire d’Europe (Gravelines), où, grâce à l’air qu’on y respire l’espérance de vie de la population est de sept ans inférieure à la moyenne nationale (source CLCV), la Ville de Grande-Synthe travaille pourtant depuis quarante ans à son écologie et a été élue en 2010 capitale française de la biodiversité.

La ville place aussi l’éducation artistique et intellectuelle de ses habitants dans ses priorités et c’est à ce titre que La Compagnie des Mers du Nord, travaille en résidence dans la ville.

En 2004 la Compagnie y invente Le Manifeste. Plébiscité par la population, il a fêté en 2013 son dixième anniversaire.

Ses caractéristiques sont uniques dans le paysage culturel national : s’inscrivant dans une démarche d’éducation populaire, il est en même temps un espace de recherche pour les artistes et un lieu de rencontre et découverte à l’attention du public. Attirant les participants de toute l’Europe et les artistes du spectacle vivant du monde entier, il a montré son impératif d’exister s’épanouissant pendant 10 ans sur la Côte d’Opale,

Le Manifeste est un évènement culturel pas comme les autres

Pas comme les autres parce que sa vocation d’éducation populaire et artistique a permis de développer une forme unique d’appropriation artistique, culturelle et citoyenne, basée sur l’échange, la confiance et la générosité, en rassemblant des participants d’origines très différentes et des artistes internationaux de toutes les disciplines (théâtre, opéra, marionnettes, danse, écriture…) dans une action commune où ils ne sont pas consommateurs mais artisans.

Pas comme les autres parce que l’écologie y tient une place importante au quotidien. Entre autres exemples, les repas que prennent les 130 participants midi et soir, sont fabriqués à partir de produits locaux, bio et de saison provenant d’Amap et jardineries locales et le repas du soir est végétarien. L’éducation alimentaire se fait sans didactisme ni dogmatisme.

Au début les participants s’étonnent de ce régime puis y prennent goût, puis les sujets et arguments concernant la lutte contre l’obésité, le nombre de calories suffisant, les bienfaits (pour l’humain et sa planète) d’une cuisine locale et végétale, les coûts moindres -donc impact moindre sur le porte-monnaie-, circulent de façon informelle autour des tables et font encore leur chemin bien après le Manifeste interrogeant l’importance du mode d’alimentation et ses conséquences sur la santé mais aussi sur l’économie mondiale. Et les jours de spectacles la buvette sert l’eau du robinet gratuite, du sirop bio, du café équitable, et les bières locales.

Pas comme les autres parce que, si les spectateurs sont invités à découvrir les travaux collectifs des habitants et les spectacles professionnels internationaux, ils sont conviés ensuite à poursuivre la réflexion avec des débats conduits par des historiens, économistes, écrivains, journalistes, afin de faire le lien entre spectacle et politique, le lien entre les sujets développés dans les spectacles et la situation de l’homme aujourd’hui sur la planète. « Toutes choses sont liées. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. Lorsque les hommes crachent sur la terre ils crachent sur eux même. » (le Chef Seattle)

Pas comme les autres enfin parce que tout ceci ne se passe pas en Avignon, mais dans un coin de la France où la richesse industrielle est inversement proportionnée à la richesse de la population, à Grande-Synthe, où Arcelor Mittal et autres sites Seveso sont toujours considérés comme l’avenir de l’emploi, c’est dire la puissance du mirage qui prétend nourrir nos enfants avec les outils les plus polluants et dévastateurs de la planète… Bref, Une banlieue sensible, ici rendue sensible à l’art, la création, la réflexion.

Un festival en danger

A ce moment-là vous pensez : Longue vie au Manifeste ! C’est justement de lui que notre époque a besoin !

Pourtant au terme de dix années de fréquentation assidue et passionnée des participants et spectateurs, la Région Nord-Pas de Calais a décidé de ne plus soutenir financièrement ce Rassemblement, mettant en péril sa pérennité. Le paradoxe de l’époque n’est plus à démontrer : « Plus la marchandisation générale s’accélère dans nos sociétés, plus les outils culturels qui permettent de lutter contre ces phénomènes deviennent indispensables et plus on assiste à l’amenuisement de leurs possibilités d’existence ». (La citation est de Nicolas Roméas pour la revue Cassandre Horschamps).

Voilà.

On ne sait pas si la 11e édition du Manifeste verra le jour, mais en attendant de connaître l’issue des efforts engagés par les organisatrices et le comité de soutien unissant participants et spectateurs et artistes internationaux, on ne peut que s’inquiéter de voir disparaitre ce rassemblement aux caractéristiques uniques, devenu l’exception culturelle dans le répertoire des festivals d’été.

Plaisir et connaissance, disait Jaurès, penseur le plus cité par nos dirigeants, mais il est vrai que Jaurès est bien mort, alors feux d’artifices et bals cubains seront bien suffisants pour divertir le petit peuple.



Source et photos : Courriel du Manifeste à Reporterre.

Ecouter par ailleurs : Peut-on faire du théâtre populaire ?

18 octobre 2019
Pour 2020, un budget d’un vert bien pâle
Info
17 octobre 2019
EN VIDÉO – Le 115 du particulier, une communauté autogérée d’anciens SDF
Alternative
16 octobre 2019
La carte des luttes contre les grands projets inutiles
Enquête