Quand les villages se mettent à l’écologie

Durée de lecture : 6 minutes

14 mars 2014 / Marina Bellot (Reporterre)

Entre agriculture en crise et néo-ruraux, la campagne française est en métamorphose. Certains maires cultivent respect de l’environnement et développement du lien social pour assurer la survie de leurs villages. Exemple à Flagy, en Ile-de-France.


- Flagy (Seine-et-Marne), reportage

Faire des Flagiens les acteurs de leur quotidien : telle était l’ambition de Jacques Drouhin, ancien ingénieur chargé du développement local, quand il s’est porté candidat à la mairie de Flagy, petite commune rurale de Seine-et-Marne.

Alors qu’à quelques dizaines de kilomètres de là, au nord du département, de gigantesques lotissements poussent comme des champignons dans certains villages, Jacques Drouhin se bat pour cultiver un certain art de vivre, alliant responsabilité et convivialité. Il n’y a faire le tour du village pour s’en persuader.

M. le Maire – Jacky pour ses administrés – est fier de montrer les réalisations qui ont jalonné son dernier mandat. La balade commence en plein cœur du bourg où un ancien terrain en friche a vu pousser 400 pieds de vigne entretenus de manière écologique.

Si le maire en a eu l’idée, ce sont une quinzaine d’habitants qui se sont retroussés les manches pour leur donner vie. « Personne n’y connaissait rien ! La première fermentation a eu lieu cette année et elle a donné 65 litres d’un vin blanc pas mauvais du tout pour des novices », raconte l’édile.

« Je mobilise les gens sur leurs envies, résume simplement Jacques Drouhin. Mais pour qu’ils acceptent de s’investir, il ne suffit pas de mettre un mot dans les boites-aux-lettres en appelant aux bonnes volontés. Cela demande beaucoup de temps et d’énergie. » Communication, information, explication : voilà le triptyque gagnant. On compte aujourd’hui à Flagy pas moins de 18 commissions et associations – un record pour un village de 650 âmes.

Cette gouvernance peu orthodoxe fait bien grincer quelques dents : « Certains habitants, notamment les personnes âgées, sont réticents au changement. Ca peut se comprendre, on bouscule les habitudes », reconnaît volontiers le maire.

Ici comme partout, la crise rend l’avenir incertain et la précarité menace. « De nombreuses familles sont sur le fil du rasoir », rapporte le maire. Mais à Flagy plus qu’ailleurs, les occasions de trinquer ne manquent pas. Au fil des ans, la place du village est redevenu un lieu de vie alors qu’il y avait bien longtemps qu’on ne s’y arrêtait plus pour palabrer.

Récemment, c’est la première fleur du label « villes et villages fleuris » qu’on a fêtée – et que l’on doit tout naturellement à la « commission fleurissement ». Tous les samedis, des villageois se retrouvent armés de sécateurs et de râteaux, avec pour mission d’embellir et d’harmoniser le bourg à l’aide des plants et du paillage écologique fournis par la mairie.

Ce sont des habitants encore qui jouent les ornithologues et s’occupent de la soixante de nichoirs installés à Flagy pour abriter chouettes, chauve-souris et autres martins pêcheurs. D’autres se chargent d’entretenir le cimetière – sans produits phytosanitaires – et mènent une réflexion, avec des élus, sur la manière d’en sauvegarder le riche patrimoine.

Et pour réaménager un ancien chemin de randonnée et restaurer le lavoir historique du village, c’est à une entreprise d’insertion de Seine-et-Marne que Jacques Drouhin a fait appel. Les travaux ont duré deux mois et permis à une dizaine de personnes éloignées de l’emploi de (re)mettre le pied à l’étrier.

D’autres initiatives sont plus coûteuses, comme la restauration de la continuité écologique de l’Orvanne, la rivière qui coule à Flagy. « Un nom un peu barbare mais une opération utile, résume le maire. L’objectif était de réduire la largeur de la rivière pour redonner de la vitesse au courant et supprimer naturellement l’envasement. » Des banquettes ont ainsi été posées sur deux kilomètres et demi, et une passe-à-poissons a été installée, permettant aux truites orvannaises de frayer à nouveau.

Coût pour la commune : nul. L’agence de l’eau Seine-Normandie a financé la totalité de l’opération. Car le maire s’est fait une spécialité de convaincre des partenaires de l’accompagner dans ses projets, qu’il s’agisse du Conseil général, de la Communauté de communes, ou de sponsors privés.

« Il ne faut surtout pas exclure le monde de l’entreprise, argue l’ancien ingénieur. Quand je vais voir des décideurs, je parle avec mes tripes. Ils acceptent souvent de me suivre ».

De fil en aiguille, le bouche-à-oreille a fait son œuvre. Flagy et son maire hyperactif font parler d’eux. Les initiatives sont valorisées à l’échelle du département, notamment via l’association des maires ruraux de Seine-et-Marne – représentant les trois quarts du territoire départemental – dont Jacques Drouhin est, aussi, président. « Dans un petit village, on peut faire mille choses », souligne-t-il.

« Avoir la main sur notre avenir »

A l’heure de la désertification rurale, c’est rien moins que la survie des villages français qui est en jeu. Le sociologue Jean-Pierre Le Goff l’a montré dans son dernier livre, La fin du village, où il observe à la loupe l’évolution d’un bourg du Vaucluse : la disparition des petits commerces, la perte du lien social menacent l’existence des villages tels que nos parents ou grands-parents les ont connus.

« Etre dynamique et exemplaire est indispensable si l’on ne veut pas mourir », affirme sans ambages Catherine Moulin, maire de Faux-la-Montagne, petite commune de la Creuse. Et le respect de l’environnement, la préservation d’un cadre de vie équilibré sont autant d’éléments d’attractivité. Cantine approvisionnée localement, construction d’un éco-quartier, suppression des pesticides… Des mesures appréciées par les habitants.

« J’essaie de faire de ma commune un laboratoire du développement durable, rapporte de son côté Serge Moelo, le maire de Silfiac, un village enclavé de Bretagne qui réussit l’exploit d’attirer de nouveaux habitants et commence même à inverser sa courbe démographique. Les habitants ont conscience des enjeux liés à l’environnement et sont fiers de vivre ici ».

Un ingrédient indispensable au renforcement de l’identité collective. Et à la mobilisation de tous quand il s’agit de défendre les intérêts de son village. Située sur le plateau de Millevaches – appelé le château d’eau de la France en raison de la multitude de lacs et de cours d’eau qui y prennent leur source – la maire de Faux-la-Montagne mène le combat contre la pollution des eaux et sensibilise ses administrés.

« Après les élections municipales, nous allons démarrer une étude d’urbanisme qui associera tous les habitants, afin de définir ce que l’on veut pour notre village dans trente ans, indique Catherine Moulin. Nous voulons avoir la main sur notre avenir ».



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source et photos : Marina Bellot pour Reporterre

Lire aussi : Cette commune n’utilise plus d’énergie fossile pour se chauffer.


Pour une information libre sur l’écologie, soutenez Reporterre :

12 novembre 2019
Qu’est-ce qu’un nano-plastique ?
1 minute, 1 question
9 novembre 2019
« Notre histoire s’est bâtie pour partie sur des violences populaires »
Tribune
12 novembre 2019
Pour les jeunes des centres sociaux, « la nature parle mais les hommes ne l’écoutent pas »
Reportage