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ReportageMonde

Au Brésil, des descendants d’esclaves protègent un écosystème unique

Une maison quilombola traditionnelle en adobe et toit de paille, dans la communauté Kalunga de Vão de Almas, au Brésil.

Au cœur du Cerrado, dévasté par la déforestation, subsiste une enclave préservée. C’est le quilombo Kalunga, qui perpétue le mode de vie de ses ancêtres, des esclaves évadés, et résiste à l’avancée de l’agrobusiness.

Vão de Almas (Brésil), reportage

Dans les vallées montagneuses de la région de la Chapada dos Veadeiros, à 350 km au nord de Brasilia, João da Cunha dos Santos et son épouse, Santa Dias dos Santos, cheminent au milieu de leurs plantations. « Nous plantons du manioc, du riz, du sésame, des courges, du gombo, des haricots… » énumère João qui vit depuis toujours dans la communauté Vão de Almas, au cœur des terres kalungas — kalunga signifiant « terre sacrée » en langue bantoue. C’est le plus grand des quilombo — le nom de ces communautés formées par des esclaves africains en fuite dans des régions isolées — du Brésil.

« Je fais tout à la force des bras et de la houe », ajoute ce quilombola de 54 ans. Pas un petit tracteur et encore moins de pesticides à l’horizon. L’irrigation ? La pluie s’en charge, même si elle se fait attendre en cette fin de mois de septembre.

Santa Dias dos Santos tient une botte de riz séchée pour en extraire les graines dans la communauté de Vão de Almas. © Andre Dib / Reporterre

Les Kalungas, répartis dans trente-neuf communautés qui comptent aujourd’hui quelque 8 400 habitants éparpillés sur 262 000 hectares, perpétuent le mode de vie de leurs ancêtres. Fuyant l’esclavage dans les mines d’or de la région vers le milieu du XVIIIᵉ siècle, ces derniers avaient trouvé refuge dans ces vallées difficiles d’accès, et y ont vécu cachés et isolés pendant plus de deux siècles. Ils ont développé des connaissances sur la faune et la flore locales mais aussi des pratiques durables, dont la rotation des cultures et l’agriculture itinérante sur brûlis, assurant leur autonomie.

« Nous n’occupons pas plus que la parcelle de terre dont nous avons besoin »

« Nous plantons sur une parcelle de terrain pendant un temps, puis un peu plus loin pour laisser la terre se reposer quelques années », explique João en passant sur une zone où a été réalisé la veille un brûlis. Cette technique, aussi utilisée par les peuples indigènes, permet la régénération des sols et de la végétation de la savane brésilienne.

« Nous n’occupons pas plus que la parcelle de terre dont nous avons besoin », ajoute Santa, en cueillant des fruits de cajou typiques du Cerrado. De leur vingtaine de vaches qui pâturent autour de leur maison écologique d’adobe — mélange de terre et d’eau — recouverte de feuilles sèches de palmier, le couple tire aussi « du lait et la viande des plus âgées ».

João dans une parcelle de sa plantation où a été réalisé un brûlis pour planter du riz. © Andre Dib / Reporterre

Leur mode de vie a permis aux Kalungas de conserver intacte 83 % de la végétation indigène du territoire, contre 30 % à l’échelle de l’État du Goiás, et 48 % pour l’ensemble du Cerrado, selon les données 2023 de la plateforme MapBiomas. Des chiffres qui font des Kalungas de véritables gardiens du Cerrado. En 2021, le territoire a été le premier reconnu par l’ONU au Brésil comme zone protégée par les communautés indigènes et locales (ICCA). « Même si le travail est difficile, nous préférons notre mode de vie. Ici, tout est naturel », dit João.

Cette philosophie contraste avec l’agriculture intensive et l’usage massif de pesticides prédominant dans le reste de la région, couverte d’exploitations. Le Cerrado, savane la plus riche en biodiversité, a perdu 50 % de sa superficie en moins de 30 ans et la déforestation y a été supérieure en 2023 à celle de l’Amazonie. Il est aujourd’hui la principale zone de production pour l’agrobusiness et la première région productrice de soja.

La forêt du Cerrado et la rivière Capivara. Malgré son nom de savane, le biome Cerrado comporte aussi des parties boisées. © Andre Dib / Reporterre

À quelques kilomètres de la maison de João et Santa, au bout d’un dédale de pistes sablonneuses encore parcourues par certains à pied ou à cheval, Deuzani Franciso da Conceição, surnommée Fiota, brise des coques de noix de coco indaiá entre deux lourdes pierres. Les Kalungas, qui se transmettent de génération en génération leurs savoirs, sont passées maîtres dans la collecte des fruits du Cerrado.

12 000 espèces végétales répertoriées

« L’huile de noix de coco indaiá est bonne pour la peau, pour les cheveux, mais on l’utilise surtout pour cuisiner », explique Fiota, en remplissant une bassine de noix. « Le Cerrado est tellement riche. J’aime travailler ces fruits naturels », ajoute cette femme énergique de 50 ans. Jatoba, pequi, baru, mangaba, ricin… le Cerrado compte quelque 12 000 espèces végétales, dont plus de 300 plantes utilisées par les communautés traditionnelles comme aliments, médicaments ou pour l’artisanat.

Fiota ramasse ces noix de coco indaiá, utilisées pour la peau, les cheveux et la cuisine. © Andre Dib / Reporterre

La nature préservée du quilombo contribue aussi à la restauration du biome. Des Kalungas, dont le mari de Fiota, travaillent avec l’association Cerrado de Pé regroupant des collecteurs de semences pour réhabiliter des zones dégradées par les monocultures ou les incendies. Certaines semences kalungas, comme le coton, ont rejoint des banques de semences pour être préservées.

Dans sa maison, Brasilina da Cunha effiloche des boules du coton naturel qu’elle cultive. « Je file beaucoup, cela me permet de compléter un peu mes revenus », dit la Kalunga de 59 ans. « C’est ma mère qui m’appris », ajoute-t-elle, confiant toutefois que cet artisanat tombe en désuétude.

Brasilina da Cunha fabriquant du fil de coton pour la confection et le tissage de vêtements. Une technique apprise de sa mère, qui tombe en désuétude, explique-t-elle. © Andre Dib / Reporterre

Traditionnel et durable, le mode de vie kalunga reste difficile. La nouvelle génération souhaite préserver le quilombo tout en le développant et améliorant l’accès à l’éducation et aux soins, alors que certaines communautés viennent seulement d’avoir l’électricité et restent isolées.

« L’agriculture ne suffit pas à maintenir les jeunes sur le territoire »

« L’agriculture est surtout une agriculture de subsistance, elle ne suffit pas à maintenir les jeunes sur le territoire », explique Romes dos Santos Rosa, professeur et président de l’association communautaire kalunga du Vão de Almas. Il voit dans le tourisme durable l’avenir du quilombo : « Les touristes viennent découvrir notre histoire, notre culture, la nature […] Plus de 1 500 Kalungas sont formés au tourisme, le secteur est la seconde économie du territoire », souligne-t-il.

Mais « l’idée n’est pas de faire venir des touristes à tout-va et en détruisant tout », dit Carlos Pereira, président de l’Association du quilombo Kalunga (AQK). Bien développé dans la communauté Engenho II, entourée de cascades, le tourisme y est régi par certaines règles dont l’obligation d’engager un guide kalunga, la limitation des baigneurs et l’interdiction des voitures près des cascades.

Fête de Nossa Senhora da Abadia de la communauté kalunga de Vão de Almas. © Andre Dib / Reporterre

Autre défi, les Kalungas subissent diverses pressions, notamment des invasions de fermiers, ou de grileiros — des personnes falsifiant des titres de propriété. En 2021, le ministère public fédéral a identifié cinquante zones d’invasion. Déforestation, orpaillage, intérêts miniers : les menaces sont nombreuses. Mais pour Carlos Pereira, la lutte-mère reste la régularisation foncière du quilombo, inachevée [1] malgré sa reconnaissance officielle en 1991 comme site historique et patrimoine culturel, en raison selon lui d’un manque de volonté des autorités.

« Sur les 262 000 hectares du territoire, seuls 14 % ont été titularisés au nom de l’association » comme propriété collective kalunga, déplore-t-il. Or « les menaces d’exploitation minière et de déforestation concernent les parties du territoire qui sont encore aux mains de l’État ou de propriétaires privés, ajoute-t-il. Une fois qu’une terre est titularisée, elle est protégée ».

Cette maison quilombola traditionnelle est faite en adobe avec un toit de paille. © Andre Dib / Reporterre

En 2020, près de 1 000 hectares ont été déboisés illégalement à des fins agricoles. Des invasions illégales de troupeaux de buffles, détruisant les plantations des Kalungas et la végétation, sont également dénoncées.

Nickel, amiante, or, et la convoitise des entreprises

Le territoire est aussi très menacé par l’exploitation minière, avec 180 demandes d’exploitation faites à l’Agence nationale des mines en 2023 et près de 66 % du territoire sous pression, selon une étude de l’Institut socio-environnemental et de la Coordination nationale des communautés rurales noires quilombolas.

La région, riche en minerais, comme le nickel, l’amiante et d’autres utilisés notamment dans la construction, attirent les entreprises minières. L’or suscite aussi les convoitises. « Des orpailleurs illégaux viennent en chercher dans les rivières et empoisonnent les poissons et les gens avec le mercure », dénonce Carlos, qui rappelle que la communauté utilise cette eau pour boire et cuisiner.

Certaines communautés encore isolées viennent seulement d’obtenir un accès à l’électricité. © Andre Dib / Reporterre

Les Kalungas ont aussi résisté à un projet de construction d’une petite centrale hydroélectrique d’une société privée sur le Rio das Almas, qui a été finalement interdit en 2021. « Le barrage aurait inondé une grande partie du Cerrado » et menacé les familles alentour en cas de rupture, affirme Carlos.

Pour protéger leurs terres, les Kalungas cartographient le quilombo, ses ressources et sa population. C’est une « lutte ancestrale […] Notre richesse c’est une alimentation saine, la nature, l’opportunité de connaître encore certaines espèces indigènes », résume Carlos, martelant que les Kalungas continueront de se battre pour la titularisation complète du territoire par le gouvernement. Une lutte partagée par les autres quilombos du pays, au nombre de 494, selon le recensement 2023 de l’Institut brésilien de géographie et statistique, dont 70 % attendent toujours leur titularisation.




Notre reportage en images :


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