Stopper les incendies... par le feu : le Brésil s’inspire des savoirs indigènes
Un pompier tente d'éteindre un incendie dans les plaines du fleuve Paraguay, dans le Pantanal au Brésil, le 2 juillet 2024. - © Gustavo Basso / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Un pompier tente d'éteindre un incendie dans les plaines du fleuve Paraguay, dans le Pantanal au Brésil, le 2 juillet 2024. - © Gustavo Basso / NurPhoto / NurPhoto via AFP
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Au Brésil, ravagé par la sécheresse et les flammes, le feu est parfois un allié pour prévenir les incendies dans les savanes. Cette approche s’inspire des savoirs indigènes.
Brasília (Brésil), correspondance
Combattre le feu par le feu. Cette pratique indigène, que la colonisation avait tenté d’effacer, est de nouveau reconnue au Brésil depuis le 31 juillet dernier. Le gouvernement l’a ajoutée à sa politique de gestion intégrée du feu. Le pays a bien besoin de revoir sa politique de lutte contre les incendies, alors qu’il connaît sa pire sécheresse depuis soixante-dix ans.
Amazonie, Cerrado, Pantanal… Depuis plusieurs mois, presque aucune région du Brésil n’échappe aux flammes, alimentées par une sécheresse inédite. Et, comme chaque année, les feux battent de tristes records. Plus de 9 100 foyers d’incendie ont par exemple été recensés depuis le début de l’année au Pantanal, plus grande zone humide du monde, selon les données de l’Institut brésilien de recherche spatiale (Inpe) consultées le 1er septembre.
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Bien que la déforestation en Amazonie ait diminué, la région connaît son pire scénario d’incendies depuis vingt-quatre ans, avec plus de 65 600 foyers recensés, soit une augmentation de 104 % par rapport à la même période en 2023. La fumée des feux voyage des milliers de kilomètres et a recouvert différentes villes dont la capitale Brasília.
Face à cette situation, le gouvernement brésilien a lancé une nouvelle « politique nationale de gestion intégrée du feu ». Expérimentée depuis 2014 dans des dizaines d’unités de conservation fédérales et étatiques, et des territoires indigènes, elle est défendue par les scientifiques, qui soulignent que la gestion du feu peut réduire le potentiel destructeur du feu lui-même. Au cœur de cette approche figure, entre autres mesures, le développement des « feux prescrits », ou brûlages dirigés et contrôlés dans les savanes du pays.
Mosaïques et chemins de fuite
« L’objectif est de créer des mosaïques dans les prairies avec différents historiques de brûlage. Les feux [prescrits] consomment le combustible sec, les feuilles accumulées, et réduisent la probabilité de propagation de futurs incendies : le feu meurt par manque de combustible », explique Isabel Belloni Schmidt, professeure au département de l’écologie de l’université de Brasília.
Ces feux sont réalisés généralement au début de la saison sèche, en mai et jusqu’à mi-juillet, dans des périmètres limités et des conditions météorologiques bien déterminées, précise Luiz Gustavo Gonçalves, analyste de l’Institut Chico Mendes de conservation de la biodiversité (ICMBio), chargé de la réalisation des feux prescrits dans les unités de conservation fédérales du pays. La technique est notamment employée comme coupe-feu autour des forêts pour protéger ces dernières, à la végétation plus sensible.
Et contrairement aux incendies, où les animaux se retrouvent souvent piégés dans les flammes (17 millions de vertébrés ont péri en 2020 dans de grands incendies au Pantanal), les feux prescrits ne font pas, ou très peu, de victimes collatérales, assure le spécialiste. « Nous cherchons toujours à laisser des chemins de fuite pour que même les animaux les plus petits, comme les insectes, puissent s’échapper. »
Thick smoke blankets South America today as countless fires continue to burn across Brazil and Bolivia 🔥 pic.twitter.com/mzreq1rm0v
— Zoom Earth (@zoom_earth) September 2, 2024
Dans le parc national de la Chapada dos Guimarães, au cœur du Cerrado, dans l’État du Mato Grosso, la mise en place des feux prescrits en 2017 a permis de réduire de façon substantielle les incendies. Le territoire est passé de plus de 14 000 hectares brulés en 2010, à 6 700 hectares en 2019, 42 en 2020 et seulement 3 hectares en 2023, selon les données communiquées par M. Gonçalvez, responsable du programme de prévention et de lutte contre les incendies du parc.
La superficie gérée par des feux prescrits dans les unités de conservation devrait dépasser les 300 000 hectares en 2024, selon les données du Bureau de coordination de la gestion intégrée du feu de l’ICMBio.
Les bénéfices des feux prescrits ne s’arrêtent pas à la prévention des incendies. D’après une étude publiée en février sur la plateforme IOPScience, des chercheurs estiment que les émissions de gaz à effet de serre pourraient être réduites de plus de 1 million de tonnes d’équivalent CO2 par an si cette approche était appliquée à l’ensemble des zones protégées du Cerrado.
« Le grand stock de carbone dans le Cerrado, comme dans n’importe quelle savane, n’est pas au-dessus du sol, mais en dessous. Or, avec les feux prescrits, les structures souterraines ne sont pas affectées », explique M. Gonçalvez. De plus, contrairement aux incendies, les brûlages contrôlés affectent des zones plus petites et à plus faible température. La fumée émise contient plus de vapeur d’eau, qui revient sous forme de pluie, et la végétation des milieux choisis se rétablit plus vite pour emprisonner de nouveau le carbone émis.
Des feux inadaptés aux forêts
Si les feux prescrits sont efficaces pour préserver les savanes et prairies du Cerrado, de la Pampa et du Pantanal, milieux pyrophytiques dont la végétation a historiquement toujours évolué avec le feu (déclenché naturellement par des éclairs), les autres biomes [1], notamment la forêt amazonienne, présentent des caractéristiques différentes et ne doivent pas être gérés par le feu, mettent toutefois en garde les chercheurs.
« La politique de gestion intégrée du feu, c’est utiliser le feu là où il est nécessaire, mais aussi s’abstenir là où il ne l’est pas, et savoir comment le maîtriser, souligne Ane Alencar, coordinatrice de la plateforme MapBiomas Fogo — regroupant des universités, ONG et entreprises technologiques —, et directrice scientifique de l’Institut de recherche environnemental d’Amazonie (Ipam). Dans la forêt amazonienne, la meilleure façon de combattre et prévenir les incendies c’est de continuer à réduire la déforestation et l’usage du feu dans les pratiques agricoles. »
« Près d’un siècle [...] de marginalisation des pratiques traditionnelles »
La nouvelle politique adoptée par le gouvernement représente une étape importante dans la compréhension du rôle écologique du feu (comment le feu se comporte dans les différents écosystèmes), mais aussi, estime Isabel Belloni Schmidt, dans la reconnaissance des savoirs ancestraux des peuples indigènes concernant l’utilisation contrôlée et bénéfique du feu.
« Nous avons traversé près d’un siècle de politiques d’interdiction de l’utilisation du feu et de marginalisation des pratiques traditionnelles, ce qui a conduit à des conflits socio-environnementaux, à la perte des connaissances ancestrales, mais aussi à l’accumulation de biomasse combustible sèche et au déclenchement périodique d’incendies à grande échelle », rappelle la professeure, pour qui la politique du « zéro feu » qui a longtemps prévalu au Brésil peut s’expliquer par « un héritage colonial et une vision axée sur les environnements forestiers ».
Un « sauvetage » des savoirs traditionnels
Toutes ces conséquences de l’interdiction du feu, João Wellington Gomes da Silva Xerente les a observées dans le territoire indigène Xerente et Funil, dans l’État du Tocantins. « À l’époque, quand il y avait des incendies, ils étaient incontrôlables, mais maintenant le scénario est totalement différent aussi bien en termes d’abondance de nos fruits du Cerrado, de la présence des animaux, que de la réduction des incendies », affirme l’ancien pompier qui supervise aujourd’hui neuf brigades indigènes et trois brigades quilombolas [2] dans le Tocantins.
Pour remettre en pratique les brûlages contrôlés dans ce territoire, il a toutefois fallu procéder à un « sauvetage » des savoirs traditionnels, presque tombés dans l’oubli, raconte-t-il. « En consultant nos caciques et nos anciens, nous avons découvert que le feu avait toujours été utilisé dans les terres indigènes », à une certaine période de l’année, pour défricher les zones cultivées, stimuler la repousse et la fructification de certaines plantes et prévenir la propagation des incendies. « Il n’y a pas mieux que les propres habitants d’un territoire pour s’occuper de leurs terres », dit-il.
L’implication des communautés indigènes et quilombolas, qui représentent actuellement plus de la moitié des effectifs des brigades de l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama), fait aujourd’hui partie intégrante de la politique de gestion intégrée du feu qui se veut un savant mélange de connaissances traditionnelles et scientifiques.
« Cela engage leur regard et leur lien envers un problème qui touche leur propre terre. C’est un travail extrêmement important d’inclusion sociale de ces personnes, prenant en compte le sentiment d’appartenance qu’elles ont envers le territoire où elles sont nées, ont grandi et vivent aujourd’hui », souligne Flávia Leite, coordinatrice générale du Centre national de prévention et de lutte contre les incendies de forêt (Prevfogo), selon des propos rapportés par l’Ibama.
Mais le défi de cette nouvelle politique est surtout de s’implanter à l’échelle nationale, jusque dans les terres privées et les pratiques des agriculteurs dont certains utilisent, en plus de la déforestation, le feu de façon illégale et incontrôlée pour accroître les champs de culture. Le gouvernement brésilien associe la majorité des incendies à l’action humaine, accidentelle ou criminelle, et leur nouvelle ampleur aux conséquences du changement climatique.