Réserves de gaz de schiste : les chiffres avancés sont très exagérés

9 juillet 2013 / Anne Feitz (Les Echos)

Des chiffres de réserves mirifiques, notamment en France et en Pologne. Problème : leur élaboration est faite au doigt mouillé...


Partout dans le monde, les projections, espoirs ou polémiques suscités par les réserves de gaz de schiste, semblent prématurés. Car, pour l’heure, leur estimation précise demeure bien difficile.

« En France, aujourd’hui, on n’a pas d’idées, mais on a du gaz de schiste ! » Laurence Parisot a fait sensation en avril dernier avec sa formule choc, référence directe au slogan en vogue dans les années 1970, « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées. »

La présidente sortante du Medef fondait son plaidoyer en faveur de l’exploitation des gaz de schiste, aujourd’hui interdite dans l’Hexagone, sur un rapport de l’US EIA (US Energy Information Administration), une administration américaine indépendante, qui fournit des statistiques sur l’énergie.

Un rapport paru en avril 2011, que l’organisme vient tout juste de remettre à jour : selon lui, la France est effectivement au deuxième rang européen, derrière la Pologne, pour son potentiel en gaz de schiste, avec des réserves techniquement récupérables de 3.870 milliards de mètres cubes de gaz. Elle serait même numéro un pour le pétrole, avec 4,7 milliards de barils. Et ce, même si ces évaluations ont été revues à la baisse (« Les Echos » du 11 juin 2013).

Seule source mondiale à s’aventurer sur la question, ce rapport suscite beaucoup d’excitation dans de nombreux pays. Selon ses dernières estimations, 32 % des réserves mondiales de gaz et 10 % de ­celles de pétroles sont des hydrocarbures de schiste, emprisonnés dans la roche dure appelée « roche mère », et que l’on sait désormais extraire grâce à la technologie – controversée – de la fracturation hydraulique.

Leur exploitation, qui a démarré aux Etats-Unis au milieu des années 2000, y a donné lieu à une véritable révolution, qui fait rêver les autres pays potentiellement concernés. La Chine, notamment, serait le pays le plus riche au monde en gaz de schiste (avec 31.500 milliards de mètres cubes de réserves) et le troisième pour le pétrole de schiste (32 milliards de barils).

Placée au deuxième rang mondial pour le gaz et au quatrième pour le pétrole, l’Argentine pourrait de même devenir un futur géant énergétique. L’Algérie, le Canada, le Mexique, l’Australie, l’Afrique du Sud et le Brésil figurent aussi dans le Top 10 pour le gaz, comme la Russie, championne du monde pour le pétrole et numéro 9 pour le gaz. Les Etats-Unis, enfin, se placeraient au quatrième rang pour le gaz et au deuxième pour le pétrole.

Les projections, espoirs, ou polémiques suscités par ces estimations semblent toutefois bien prématurés. Car, il faut bien le dire, le rapport de l’US EIA est fondé sur des calculs de coin de table. Les experts du cabinet ARI (Advanced Resources International), qui ont travaillé pour l’US EIA, ont sans nul doute passé des heures et des heures à éplucher de longs rapports de géologues, portant sur 137 bassins dans 41 pays. Mais, au final, la méthode utilisée relève bien du doigt mouillé.

Estimation acrobatique

Ces analystes ont d’abord estimé le volume d’hydrocarbures « en place », contenu dans la roche. « Un premier calcul effectué en fonction de la perméabilité et la porosité de la roche, de son épaisseur moyenne et de la surface du bassin sédimentaire », explique Roland Vially, géologue à l’IFP Energies Nouvelles.

Relativement précise lorsqu’elle concerne des bassins connus (ce qui est le cas en Amérique du Nord ou dans le bassin parisien), cette première estimation reste acrobatique en l’absence de forages anciens, ou pour les pays peu transparents comme la Russie ou la Chine. Surtout, les analystes lui appliquent ensuite un coefficient de récupération, estimé au jugé, à partir de ce qu’ils savent de la géologie. « Or ce coefficient peut tout à fait varier du simple au double, ou au final être nul », relève un autre géologue.

Sans nouvelles données, simplement en analysant mieux les informations disponibles, l’EIA a ainsi divisé par plus de dix son estimation du potentiel du sud-est de la France. « La surface jugée intéressante a été divisée par près de quatre, et le coefficient de récupération a de même été fortement réduit, l’EIA ayant finalement estimé que la roche dite de “terres noires” ne contenait pas d’hydrocarbures », indique Roland Vially.

Ayant certes le mérite d’être transparente et homogène mondialement, l’approche volumétrique de l’EIA délivre, de fait, des estimations souvent très supérieures à celles des organismes nationaux.

L’Institut géologique polonais a ainsi évalué les réserves du pays en gaz de schiste à 1.920 milliards de mètres cubes, très en deçà des chiffres de l’EIA, même après révision (4.200 milliards de mètres cubes). A chacun sa méthode. Les géologues utilisent des approches plus « microéconomiques », intégrant l’hétérogénéité des sous-sols, le nombre de puits nécessaires ou leur durée d’exploitation.

Difficile, toutefois, de s’approcher de la vérité sans nouveaux forages d’exploration. « C’est le seul moyen de tester la capacité de la roche à être fracturée et à produire des hydrocarbures », rappelle un géologue. Mais pas forcément de clore les débats.

Même aux Etats-Unis, où des centaines de milliers de puits ont déjà été forés, tous les experts ne sont pas d’accord sur le potentiel des bassins exploités. « Deux approches s’affrontent, indique Roland Vially. La plus optimiste intègre les progrès technologiques, qui ont permis de multiplier par plus de trois la productivité des puits en cinq ans. A l’inverse, certains considèrent que les compagnies ont commencé par exploiter les gisements les plus faciles d’accès, et que le taux de récupération va baisser… »

D’autres facteurs, moins techniques mais tout aussi cruciaux, auront aussi in fine une influence directe sur les potentiels nationaux : le coût d’extraction, l’acceptation par l’opinion, ou la densité de population. Les batailles de chiffres sont loin d’être terminées.



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Source et photo : Les Echos

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