Retour de Dakar : un Forum social roboratif

Durée de lecture : 5 minutes

18 février 2011 / Baudoin Jurdant

Le Forum a discuté, sans trancher, de la stratégie à suivre : viser le pouvoir, ou parier sur la diversité des luttes ?


De retour du Forum Social Mondial de Dakar, je ne peux m’empêcher d’en retracer l’immense leçon. Le foisonnement des idées dans une multitude d’ateliers parallèles, le respect mutuel, la pluralité des points de vue, le sérieux et l’humour, la diversité linguistique et les traductions improvisées et relayées parfois dans plusieurs langues, les rires et les rythmes, les annonces, les affiches, les couleurs, le soleil et la fraîcheur du soir... on revient du Forum comme on reviendrait d’un autre monde, celui-là même que d’aucuns déclarent possible et qui, en l’espace de quelques jours, se met à exister devant nous, ou plutôt, avec nous. Impossible d’échapper au possible !

Dans plusieurs des ateliers qui ont émergé des préoccupations auxquelles plus personne n’échappe (le changement climatique, l’accaparement des terres, les migrations, la puissance des grands groupes industriels et financiers, la faim, la pauvreté, la biopiraterie, la colonisation scientifique de l’ignorance, les injustices sociales, la violence d’Etat, la précarisation de la santé, la boue du profit), il a souvent été question de stratégie. Avec des questionnements très essentiels : faut-il se lancer dans l’action, partir à la conquête du pouvoir, concentrer les efforts, imposer un minimum de consensus pour qu’un front uni puisse exister et rétablir une sorte d’équilibre des forces ? Ou au contraire, parier sur la diversité en s’interdisant d’en réduire l’éparpillement ?

Faut-il agir pour renforcer les convergences et marcher courageusement vers les conflits qui peuvent en résulter ? Prendre le risque de perdre et de se retrouver digéré par les puissances colossales, d’argent et de pouvoir, que l’on se sent le devoir d’affronter ? L’héroïsme bobo contre le cynisme malfaisant des banques et des grands groupes. Le combat n’est-il pas perdu d’avance, même si j’ai souvent entendu, au cours de ce Forum, que c’est le capitalisme, avec toutes les forces qu’il mobilise pour imposer son ordre aux hommes et aux choses, qui était en train de s’effriter plus rapidement encore que prévu ?

Au fond, cette question de stratégie est peut-être mal posée. Elle nous oblige à penser l’affrontement. Or, n’est-ce pas précisément de ne pas penser dans ces termes que le Forum Social Mondial témoigne ? Lieu de démultiplication infinie de petites différences qui, en se côtoyant, se dynamisent mutuellement dans des discussions où c’est le contenu qui compte et non la forme, le Forum est un extraordinaire réservoir d’énergie. Ce sont nos habitudes de pensée, nos obsessions des objectifs qui nous invitent à concevoir des convergences alors que l’existence même du Forum, son mode de fonctionnement très chaotique, nous indique que c’est dans les divergences que réside la possibilité de cet altermonde de nos rêves. C’est à travers ces divergences que nous accédons à l’énergie.

L’énergie contre la force : il n’y a rien de plus simple et de plus sûr pour que le monde change. La force, celle du pouvoir, celle de l’argent, des alliances corrompues, des tanks et des bombes, est centrée sur la dépense de l’énergie, son gaspillage spectaculaire, sa concentration maximale. L’énergie c’est ce qui naît du côtoiement des différences, à condition que ces différences ne se traduisent pas en rapports de force dominant/dominé, supérieur/inférieur, maître/esclave.

Le Forum Social Mondial c’est une formidable source d’énergie qui peut (qui doit) envahir la terre entière. C’est la promesse d’un monde qui n’a pas peur du foisonnement des différences quand celles-ci résistent à l’alignement qui tend à les réduire.

Nous vivons encore dans un monde où ce qui pose problème au pouvoir, ce sont précisément les différences, les singularités, les subjectivités irremplaçables de chaque être humain. L’école du XIXe siècle (qui est encore la nôtre aujourd’hui), fait tout pour raboter les aspérités singulières de l’humanité : les mêmes savoirs pour tous, le formatage idéologique généralisé à travers le culte des mathématiques, le fantasme inouï d’une humanité complètement domestiquée, homogénéisée, composée d’unités remplaçables les unes par les autres. La Tunisie et l’Egypte nous donnent les exemples d’une promesse démocratique nouvelle : avec une énergie qui surgit des différences dont le peuple réussit, mieux que n’importe quel pouvoir, à s’accommoder.

Et stratégiquement parlant, il n’est peut-être pas utopique de penser que c’est l’énergie issue d’une infinité d’entrechocs entre petites différences qui peut avoir raison des grands pouvoirs qui eux, justement, disposent de moins en moins d’énergie dans la mesure où, de la Chine aux Etas-Unis en passant par les pays européens, ils se ressemblent tous. Ils sont sans imagination, sans relief, incolores, inodores et sans saveur, parce que formatés dans les mêmes écoles universelles de business où tout le monde sait les mêmes choses et où la compétition, quand elle ne détruit pas systématiquement les talents singuliers, en réduit néanmoins l’expression à ce qu’un formatage généralisé peut en retenir pour les besoins des hiérarchies fonctionnelles du pouvoir.

Telle est l’une des leçons à retenir du Forum Social Mondial. C’est une leçon d’espoir. Quand on parle des choses elles-mêmes, quand les expériences du monde se discutent indépendamment des légitimités formelles qui s’en réclament, quand les êtres humains s’écoutent attentivement pour mieux comprendre le monde, ce sont de nouvelles énergies bouleversantes qui émergent dans une atmosphère étonnante de sérénité.



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Source : Courriel à Reporterre

Baudouin Jurdant est professeur à l’Université Paris Diderot et responsable du Master de Journalisme scientifique.

Contact : http://www.univ-paris-diderot.fr/fo...

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