Retour sur Boston : la dérive sécuritaire des Etats-Unis

Durée de lecture : 4 minutes

8 mai 2013 / John R. MacArthur



La recherche des auteurs de l’attentat de Boston, en avril, a donné lieu à l’imposition d’un état de siège pendant deux jours dans la ville américaine. Une situation qui a paru banale, mais qui révèle une évolution majeure si on la compare à ce qui s’était passé en 1963 lors de l’assassinat de Kennedy : le déploiement démesuré de l’appareil sécuritaire étatique.


Dans l’après-midi du 22 novembre 1963, après avoir tiré sur le président John F. Kennedy avec un fusil depuis le sixième étage d’un entrepôt, Lee Harvey Oswald a pris la fuite dans les rues de Dallas, au Texas. Alors que le choc résonnait à travers la nation, l’assassin parcourut la ville en autobus, en taxi et à pied. Recherché par la police, il tua un agent avec un revolver avant de se réfugier dans un cinéma où jouait War Is Hell, un film présenté hors compétition au Festival de Cannes.

Par bonheur, un citoyen alerte, gérant d’un magasin de chaussures, remarqua le fugitif, visiblement nerveux, en train de se glisser dans le cinéma sans payer son billet. Ce brave marchand en informa le vendeur de billets, qui alerta la police. Oswald fut bel et bien arrêté, assis dans un fauteuil à l’arrière de la salle et toujours armé, moins d’une heure et demie après avoir bouleversé le monde entier.

Je rappelle ces détails afin d’accentuer le contraste avec la chasse à l’homme suivant l’attentat terroriste à Boston. Toute comparaison est odieuse, il est vrai. Mais, dans ce cas-là, elle permet de souligner combien l’Amérique a changé pour le pire ; depuis l’assassinat de Kennedy, bien sûr, mais surtout depuis le 11 septembre 2001.

Comment se fait-il qu’une région de plusieurs millions de citoyens ait pu être bouclée toute une journée sans que personne proteste contre la décision - essentiellement militaire - prise par des officiels civils ? Je ne dis pas que le gouverneur, Deval Patrick, rêvait d’un coup d’État qui l’installerait à la tête du nouveau royaume du Massachusetts.

Mais, jusqu’à présent, je n’ai pas entendu un seul expert pouvant démontrer que le fait d’avoir enfermé la population de Watertown et de Boston ait aidé les forces de l’ordre à retrouver plus vite le frère cadet du duo Tsarnaev. Au contraire, c’est seulement après que le couvre-feu a été levé que David Henneberry est sorti de sa maison et a découvert la toile goudronnée de son bateau, garé dans son jardin, tachée par le sang de Djokhar.

Les différences entre la situation politique à Dallas en 1963 et celle de Boston en 2013 sont peut-être évidentes, mais j’insiste sur ce point : la non-fermeture de la deuxième ville du Texas - où, contrairement à Boston, les autobus, les taxis, les piétons et les amateurs de cinéma avaient continué à circuler - n’a pas empêché l’arrestation rapide d’un assassin dangereux qui a traumatisé l’Amérique jusqu’au tréfonds de son âme collective.

Là, comme à Boston, un agent de police a été tué par le fugitif après la terreur semée par le crime initial. Toutefois, les soldats de la Garde nationale n’ont pas envahi les lieux publics de Dallas ; des blindés n’ont pas défilé autour de Dealey Plaza. Comme l’a dit le professeur de droit Emilio Viano à Dimanche magazine, la réponse des forces de l’ordre à Boston était « presque un exercice militaire » pour démontrer avant tout « ce qu’on peut faire aujourd’hui avec la coopération des forces de police fédérale, de la Ville, de l’État et des militaires ». Bref, un exercice qui portait plus sur l’intimidation symbolique que sur le vrai travail de police.

Peu nombreux sont ceux qui ont protesté contre la conduite du gouvernement durant la crise ; inexistants sont les dissidents qui ont pu prendre la parole sur les plateaux des grandes émissions de télévision et de radio. En fait, les voix contradictoires se sont limitées à des figures marginalisées, comme le libertaire Ron Paul et le réformiste Ralph Nader : Paul a qualifié les manoeuvres des autorités d’« occupation de mode militaire » digne d’un « État policier ».

Nader, lui non plus, n’a pas mâché ses mots. Selon son voisin Albrecht Ammon, l’aîné des Tsarnaev a déclaré que les États-Unis « étaient toujours un pouvoir colonial » et que « la plupart des victimes en Afghanistan et en Irak étaient des spectateurs fusillés par des soldats américains ». Sans pour autant excuser les actions des frères assassins, Nader a déclaré que « depuis les régions d’outre-mer, le message de Boston est que, jusqu’à présent, les boutons high-tech étaient uniquement pressés par les opérateurs de drones contre eux. Après Boston, ils peuvent voir que d’autres boutons low-tech peuvent maintenant être pressés en Amérique contre des rassemblements d’innocents ».

J’irais même plus loin : un des coupables a été arrêté grâce à la vigilance d’un citoyen. Le déploiement démesuré de la sécurité d’État aura, en définitive, contribué à glorifier l’attentat.






Source : Le Devoir

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine

Photo : L’Express

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