Saint-Louis du Sénégal, du délabrement à la réhabilitation

Durée de lecture : 4 minutes

7 janvier 2013 / Barnabé Binctin

A Saint-Louis du Sénégal, la révolution passe aujourd’hui par la réhabilitation. C’est le paradoxe d’une ville dont les fastes d’antan ont laissé place au délabrement. Reportage au cœur d’une reconstruction politique, depuis que le nouveau Gouvernement a érigé Saint-Louis au rang de priorité nationale.


Patrimoine mondial de l’humanité depuis 2000, deuxième pôle urbain du Sénégal, hôte d’un festival international de jazz – qui a fêté en 2012 ses vingt ans d’existence et de belle réputation auprès des experts mélomanes – Saint-Louis du Sénégal présente une carte de visite attrayante.

Elle a également pour elle une histoire et un emplacement pour le moins favorables. L’île, sur et autour de laquelle la métropole s’est construite, est située à l’embouchure du fleuve Sénégal, dans un mariage subtil entre terre et mer. Porte d’entrée principale sur le bassin de l’Afrique de l’Ouest, Saint-Louis fut la capitale du Sénégal de 1872 à 1957, imprégnant la région de son influence culturelle et économique.

La réalité est aujourd’hui beaucoup moins rutilante. C’est une ville moribonde, aux rues ternes et à l’architecture détériorée, qui s’offre aux visiteurs. Ici, pas de charme vétuste digne des vieilles cartes postales vendues à la sauvette. L’île est gagnée de toutes parts par les ruines.

72 hectares sur lesquels les célèbres « maisons à balcon » et « maisons à galerie » des Signares, décrépies et bien souvent abandonnées, côtoient les maisons-basses portugaises restantes, aux couleurs délavées. Rares cas de préservation locale, les vestiges de la splendeur coloniale, à l’image du Palais de la gouvernance, masquent à peine les risques d’affaissement qui les menacent. Ultime symbole d’une grandeur passée, tombée en désuétude.

Pour Marie-Caroline Camara, ancienne présidente du syndicat d’initiative, il y a deux facteurs d’explications principaux : « Saint-Louis a les pieds dans l’eau. Techniquement, c’est une ville comme Venise ou Bruges, où les maisons baignent dans l’eau salée ». Cette eau qui ronge les murs, et l’humidité permanente qu’elle engendre, altèrent inévitablement la solidité des bâtisses.

« Ensuite, il n’y a jamais eu d’entretiens publics ou de grands plans de consolidation. On a vu quelques travaux isolés de réfection, mais sans cohérence les uns avec les autres. Ce n’étaient que des cache-misères ». Après quelques années, ces réhabilitations anarchiques n’ont définitivement pas enrayé le processus d’érosion général. Cet échec traduit ainsi l’absence notoire d’engagement politique dans le domaine.

Pourtant, les conséquences économiques sont désastreuses. Le tourisme s’effondre, dans une zone sahélienne de plus en plus fragile, soumise aux menaces d’AQMI aux frontières voisines. Le taux moyen d’occupation dans les hôtels devient alarmant, n’atteignant pas les 35% sur ces deux dernières années. « Les dégradations immobilières ont causé l’exil des grands propriétaires, qui portaient l’économie locale. C’est un cercle vicieux » explique un responsable de l’agence de développement communal.

Face au mutisme des autorités, des initiatives se développent au sein de la population : en quelques mois, un conseil de quartier se met en place, accompagné d’un GIE communautaire puis d’une association d’habitants – « Entre’vues, le patrimoine saint-louisien en partage ». Leur activisme doit permettre la tenue de portes ouvertes sur la ville en novembre prochain.

Politiquement, le moment est idoine. La fin du règne Wade au printemps dernier et le remaniement des équipes dirigeantes augurent de nouvelles opportunités. En quelques mois, la réhabilitation de Saint-Louis s’est imposée comme un enjeu majeur de la nouvelle mandature. Ainsi, le maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, s’est vu confier l’important portefeuille des Collectivités Locales.

Surtout, pour la première fois depuis plusieurs décennies, un Conseil interministériel s’est tenu hors de Dakar, précisément à Saint-Louis. Le 6 juin dernier, il a mobilisé les grandes personnalités de la ville autour du Premier Ministre afin d’engager le lancement des programmes locaux de restauration urbaine. Y étaient également associés quelques partenaires internationaux, appelés à participer à ces projets.

Parmi eux, l’Agence Française de Développement est un des bailleurs les plus conséquents. Elle a ainsi financé la reconstruction du pont Faidherbe, qui relie l’île à la terre ferme, grâce à une subvention de 12,1 millions d’euros.

Toutefois, plus que de moyens financiers, c’est aujourd’hui de sensibilisation dont il est beaucoup question. Charlotte Fauquembergue, chargée de mission sur le programme de Saint-Louis à l’agence AFD, témoigne de l’évolution des mentalités : « L’Etat et la Commune, aux côtés de la société civile, du Syndicat d’Initiative, et des associations de Saint-Louis ont pris conscience du rôle essentiel qu’ils doivent jouer dans la formation de toutes les générations à la valeur du patrimoine de Saint-Louis, et à son impact économique, social et écologique sur toute la région ».

Premières pierres d’un édifice qui doit en remettre d’autres sur pieds. Et qui résonne comme un vrai test pour le nouveau pouvoir politique sénégalais.



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Source et photo : Altermondes

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