Solidaires, nous survivrons

Durée de lecture : 6 minutes

10 juillet 2009 / Pierre-Alain Cotnoir

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, l’anthropocène, celle de la sixième grande extinction induite par l’activité humaine. Notre surutilisation des ressources met en péril l’avenir de l’humanité : déforestation, pillage des mers, pollution, etc. Qui plus est, la gabegie des énergies fossiles est en voie de perturber radicalement le climat de la planète. Pourtant, nous appartenons à la Terre. Avec toutes les autres espèces vivantes qui l’habitent, nous composons la biosphère, ce système fragile défiant l’entropie de l’univers. Un système ouvert en échange continuel d’informations et de matière avec son environnement et maintenant avec celui-ci un équilibre instable en perpétuel recalibrage.

Le changement constitue l’élément moteur propre à cette homéostasie entre le vivant et son milieu. Or, l’adaptation d’un système vivant au changement repose sur deux grands principes. L’assimilation en constitue le premier. Elle s’exprime au niveau de l’individu et implique une certaine élasticité de ce dernier vis-à-vis des forces qui agissent sur lui. Ainsi, pressé de s’adapter à des conditions climatiques défavorables, tel organisme mettra en branle des mécanismes de régulation thermique qui lui permettront d’affronter ces nouvelles conditions. Que ces conditions inclémentes persistent ou s’aggravent, l’individu rendu aux limites de son potentiel biologique n’y résistera plus et disparaîtra. Cependant, dans la population d’origine survivront peut-être des individus présentant une meilleure résistance aux variations thermiques qui eux transmettront à leurs descendants ce nouveau potentiel. C’est le deuxième principe dans ce dernier cas qui alors se sera manifesté, l’accommodation. C’est-à-dire qu’il y aura eu sélection d’individus porteurs de traits assurant une meilleure adaptation avec le milieu. Ces deux grands principes biologiques semblent résumer la plupart des phénomènes où est impliqué le changement.

L’espèce humaine n’échappe pas à ces règles biologiques. Cependant, chez elle, les processus génétiques d’adaptation ont été supplantés par une nouvelle stratégie adaptative : la mémoire culturelle a pris le pas sur la mémoire génétique, les mèmes se superposent aux gènes. Les principes d’assimilation et d’accommodation agissent également sur cette mémoire culturelle. La capacité des communautés humaines de s’adapter à des environnements changeants dépend en large partie de la flexibilité des traits culturels (mèmes) possédés par leurs membres. Lorsque la résilience d’une culture permet ainsi à des individus de faire face à de nouvelles contraintes provenant de changements survenant dans leur milieu, l’assimilation se manifeste. Mais passé un certain seuil, ces contraintes peuvent induire des modifications en profondeur du pool de traits culturels permettant à une société d’échapper à son effondrement. L’accommodation prend alors le relais.

Toutefois, ces processus d’accommodation culturelle subis par les sociétés de temps à autre au cours de l’histoire humaine s’imposent comme autant de chocs, révolutions ou autres transformations rapides des sociétés.

À l’aube de la seconde décennie de ce siècle, nous entrons dans une série de crises dont l’amplitude sera sans doute modulée par des efforts préalables de mitigation. La capacité de notre civilisation à assimiler le changement pourrait en atténuer pour un temps les effets. Néanmoins, compte tenu de l’envergure des moyens technologiques (la dimension matérielle de notre mémoire culturelle) déployés, on peut envisager que cette période de crise sera d’une ampleur inégalée et affectera l’ensemble de la planète. Pour prendre une allégorie tirée de l’alpinisme, notre chute pourrait ne pas être que de quelques mètres, comme par le passé, mais bien de plusieurs centaines de mètres. Nous serons donc tous concernés, durement et durablement.

Il est illusoire de s’imaginer un seul instant que les scénarios peu ou prou angéliques de conscientisation planétaire, permettant sur un horizon d’à peine une ou deux décennies de prendre les virages requis, se concrétisent. Passagers d’un Titanic titanesque, on ne doit plus se demander si nous pouvons éviter l’iceberg, mais plutôt comment y survivre collectivement.
Notre survie passe inévitablement par un ensemble de traits déjà présents au sein des cultures humaines qui pourraient s’avérer décisifs pour assurer une mutation en profondeur de notre civilisation. Comme le soulignent certains (Béland, Jantet, Kempf) l’économie solidaire pourrait être l’un des ferments pouvant assurer ce passage obligé.

Mais, on ne peut être certain que ce soit cet ensemble de traits qui l’emporte. La nature n’est pas téléonomique, elle bricole de manière opportuniste. Il est donc possible que ce soit des traits culturels fort différents qui dominent finalement. Par exemple, on ne peut écarter la propension des nations et des classes dominantes au maintien musclé de leurs privilèges économiques, avec ce qui en résulterait : un glissement vers des sociétés de plus en plus autoritaires et antagoniques.

Une certitude demeure : l’accommodation culturelle s’appuiera sur des traits déjà présents au sein de nos sociétés même si ceux-ci apparaissent, au moment présent, minoritaires dans leur rayonnement. Il importe donc de disséminer, parmi ces traits, ceux que nous avons la clairvoyance de percevoir comme un progrès pour l’humanité en leur donnant dès maintenant toute la visibilité requise. Or, l’économie solidaire représente au Québec plus de 6 000 entreprises, un chiffre d’affaires de plus de 20 milliards de dollars. Elle constitue une réponse née de notre histoire et de nos valeurs à l’exclusion sociale et économique. Pourtant, malgré sa réussite économique et la profondeur de son enracinement culturel, les valeurs et les manières de faire de l’économie solidaire sont très mal connues de l’ensemble de nos concitoyens. Cette situation conduit notre société à ce paradoxe où notre plus importante force d’intégration sociale et de développement économique se voit reléguée, dans l’espace public, à la marginalité, quand elle n’est tout simplement pas ignorée.

Pourtant, plus que jamais, la coopération, la solidarité et la recherche du bien commun doivent être mises de l’avant comme des alternatives à l’individualisme et au matérialisme. Les entreprises de l’économie solidaire, dont au premier chef le Mouvement Desjardins, ont un rôle essentiel à jouer dans la promotion de ces valeurs, le Québec ayant développé une expertise singulière qui doit être mieux connue de sa population, tout autant que plus largement partagée avec les autres peuples.

Car si aucun de ces traits marqués par l’entraide n’émergeait, nous permettant de rétablir un équilibre en cette ère anthropocène, alors Homo sapiens risque fort de se condamner à n’avoir été qu’un court intermède du monde vivant.



Source : Courriel à Reporterre

L’auteur : Pierre-Alain Cotnoir est éthologue et vit à Montréal, au Québec.

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