Technocratie et grand commerce s’attaquent aux plantes simples

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29 août 2013 / Thierry Thevenin



Un projet de liste de « simples » autorisés est en cours d’élaboration. Rédigée dans l’opacité, il privilégie les intérêts des firmes et écarte nombre de plantes aux vertus reconnues de longue date.


Un projet d’arrêté prévoyant une liste d’environ 500 espèces autorisées en tant que compléments alimentaires est en cours de négociation entre la DGCCF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) et les industriels du secteur, via leur syndicat SYNADIET (Syndicat national des compléments alimentaires). Cette liste, consultable via le site de l’ITEIPMAI (Institut technique interprofessionnel des plantes à parfum, médicinales et aromatiques) est actuellement au stade de proposition et est soumise à l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament) pour être en principe adoptée cette année et proposée au niveau européen.

La proposition de liste est réputée couvrir l’ensemble des plantes utilisées en France en Europe en tant que compléments alimentaires. Sur les 547 plantes de la liste, que restera-t-il après le passage dans le filtre de l’ANSM ? Quoiqu’il en soit, les producteurs et les consommateurs n’ont été ni consultés ni associés à la démarche. Il serait parait-il trop tard pour adresser des suggestions ou des remarques, alors qu’on peut formuler plusieurs critiques.

En premier lieu cette liste est très restrictive et ne rend pas l’extraordinaire diversité des végétaux qui peuvent entrer dans le champ des compléments alimentaires. Cette liste est en fait peu ou prou le catalogue des espèces commercialisées par les membres de SYNADIET.

Des produits très populaires qui bénéficient aujourd’hui du statut de complément alimentaire risquent d’être ainsi exclus du marché. Les fameux élixirs floraux Rescue ou Star of Bethleem, appréciés et utilisés par des centaines de milliers de Français et d’Européens, ont été oubliés par les « experts ». Cette forme particulière de préparation ne présente pourtant aucun risque de toxicité au regard de la concentration extrêmement faible de matière active issue des plantes utilisées.

L’ingrédient principal de ces deux élixirs, l’ornithogale en ombelle (Ornithogalum umbellatum L.) ne figure pas dans la liste des espèces autorisées, pas plus que des espèces banales, comme le hêtre (Fagus sylvatica L.) ou la consoude officinale (Symphytum officinale L.). Ainsi, ce sont près d’une référence sur une qui risquent de se retrouver « hors-la-loi » dans la gamme de certains laboratoires. Les deux dernières espèces citées font ou ont pourtant pu faire l’objet d’usages alimentaires en Europe, parfois depuis des siècles.

En fait les experts de l’Union européenne ont sélectionné d’après les suggestions de SYNADIET un panel de végétaux européens, asiatiques, africains et américains qui forment une gamme mondialisée et lissée, soit seulement 547 plantes sur les 10, 20 ou 30 000 qui sont potentiellement concernées. Voilà une forme de culture internationale au rabais qui est ainsi entérinée pour devenir la norme.

Autre critique, la sélection des espèces est comme toujours uniquement centrée sur une approche pharmacologique. Sur les 547 espèces de la liste proposée, 229 auront des restrictions d’usage ou d’étiquetage ou devront faire l’objet de dosage de substance à surveiller . Certes, il est important au niveau de la sécurité du consommateur de laisser sur le marché des produits sûrs, mais ce principe de précaution est réducteur et à quelques effets pervers.

Il entraînera notamment une certaine tentation de « dénaturer » les plantes sauvages en les modifiant et en sélectionnant des souches horticoles qui puissent entrer dans le standard pharmacologique attendu. Par exemple, pour le Ginkgo biloba, la teneur en acide ginkgolique doit être inférieure à 5 ppm (parties par million) ou bien la Valériane officinale ne doit pas contenir de valélopriates. Ces composants sont présents naturellement dans ces plantes et n’ont jamais posé de problèmes en usage traditionnel, au vu du long recul d’usage dont elles ont fait l’objet.

Ces restrictions auront des effets négatifs : seuls les laboratoires assez puissants auront les moyens de vérifier et de financer les analyses de lots qui, de plus, devront être suffisamment importants pour en amortir le coût. Cette législation va pousser les industriels à rechercher des productions agro-industrielles standardisée et à refuser les petites productions locales qui seront exclues à cause de leur hétérogénité .

Alors qu’on adopte pour le médicament le principe de la balance bénéfice/risque, avec parfois une acceptation très grande du niveau de risque, on prétend atteindre le risque zéro en matière d’alimentation et de complément alimentaire, ce qui est parfaitement illusoire et même, reconnaissons le, quelque peu hypocrite.

Enfin cette approche pharmacologique ne prend pas en compte un aspect également très important : elle ne tient pas compte de la disponibilité de la ressource. A l’heure des grands discours et des grands débats sur la biodiversité, on continue de valider et de banaliser l’usage d’espèces traditionnellement utilisées mais notoirement surexploitées (quoique parfois protégées) dans différentes régions du monde. Le lycopode en massue (Lycopodium clavatum L.) , l’harpagothyton (Harpagophytum procumbens (Burch.) DC.) , l’immortelle des sables (Helichrysum arenarium (L.) Moench ), le nard de l’Himalaya (Nardostachys jatamansi (D. Don) DC. ), le prunier d’Afrique (Prunus africana (Hook. f.) Kalkman) en sont quelques exemples.

Lycopode en massue

On pourrait à coup sûr trouver des alternatives dans la flore banale ou au minimum préciser dans cette liste l’obligation d’une origine cultivée pour ces espèces en danger. Ceci est préoccupant car, les procédures de mise sur le marché des compléments alimentaires étant relativement légères par rapport à celles exigées pour le médicament, le marché des compléments alimentaires est très dynamique et très « gourmand » au niveau de la ressource. Pourtant les formes commerciales proposées sont souvent bien plus onéreuses que la forme traditionnelle (tisane) à masse de plante égale pour une efficacité bien souvent sensiblement similaire. Par exemple, la même prêle des champs bio qui coûterait entre 80 et 180 euros/kg sous forme de tisane prête à consommer peut coûter 250, 300 ou même plus de 500 euros/kg sous forme de gélule, d’extrait ou de comprimé, etc.

Malgré cela, ces formes ont beaucoup de succès car il faut reconnaître que leur facilité de mise en oeuvre est très adaptée au mode de vie urbain dominant, aussi, tous les acteurs économiques du secteur, laboratoires pharmaceutiques et pharmaciens en premier lieu, font des profits très substantiels.

Cette future liste des plantes utilisables en compléments alimentaires dans l’UE pose la question du choix des experts, et des modes de fonctionnement des agences.

Il faut vraiment que les discours politiques qui prônent volontiers la transparence, l’ouverture ne restent pas que des mots. Les commissions d’experts doivent être élargies à d’autres disciplines, professions et usagers. De même, il faut vraiment accepter de sortir de ce paradigme du risque-zéro dont la réalité est théorique et qui totalement déresponsabilisant et contre-productif. La vraie sécurité passe par l’information et l’éducation du consommateur.

Les plantes, qu’on leur donne l’étiquette de complément alimentaire ou non, sont une richesse patrimoniale inestimable dont l’évaluation ou les orientations politiques doivent rester l’affaire de tous.






Source : Syndicat des Simples

Thierry Thevenin est porte-parole du Syndicat des simples. Il publie Plaidoyer pour l’herboristerie (Actes Sud).

Photo :
- Valeriane officinalis wikimedia (dans le chapô) ;
- Lycopode en massue (Produits Gervol).

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