Total croit aux miracles

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23 août 2012 / Matthieu Auzanneau

La direction du groupe Total a accepté de présenter ici son scénario sur l’avenir du pétrole. Selon elle, aucun déclin des extractions ne s’annonce à l’horizon... à condition de développer d’ici 15 ans l’équivalent de la moitié de la production actuelle !


Reprenons la pelote. Tandis que le nouveau gouvernement français, pas plus que le précédent, n’envisage d’autre réponse au pétrole cher que d’en encourager la consommation, nous continuons ici à tâcher de comprendre pour combien de temps il nous en reste (du pétrole pas - trop - cher).

Je suis allé cette fois poser la question à deux vice-présidents du pétrolier français Total, Helle Kristoffersen et Guillaume Chalmin, responsables de la stratégie de la première entreprise hexagonale.

Parmi les grands groupes pétroliers, Total était jusqu’ici le seul à reconnaître que les extractions mondiales de brut ne pourront pas augmenter indéfiniment, pas plus que les arbres ne montent jusqu’au ciel. Le pétrolier français faisait entendre un discours circonspect, à mi-chemin entre l’optimisme de ses concurrents et l’alarmisme de bon nombre d’experts indépendants.

D’après les détails du nouveau scénario prospectif de Total présentés ici en exclusivité, le pétrolier français semble désormais s’être aligné sur le volontariste vertigineux que prêchent les autres majors de l’industrie du brut.

A l’avant-dernier étage de la tour Total, Helle Kristoffersen, directrice de la stratégie générale du groupe et Guillaume Chalmin, chargé plus spécifiquement de la stratégie d’exploration et de production, m’ont expliqué pourquoi il n’y aucune raison de craindre que le pic pétrolier survienne avant longtemps.

Afin d’accroître la production mondiale de pétrole jusqu’à l’horizon 2025-2030, tout en compensant le déclin de la production existante, Total table sur la mise en production de pas moins de 45 Mb/j [millions de barils par jour] de capacités nouvelles par l’ensemble de industrie.

Ce chiffre de 45 Mb/j est compatible avec le diagnostic du patron de Shell, Peter Voser, selon lequel « il faudrait que le monde ajoute l’équivalent de quatre Arabie Saoudite (sic) ou de dix mers du Nord dans les dix prochaines années, rien que pour maintenir l’offre à son niveau actuel ».

45 Mb/j représentent un peu plus de quatre Arabies Saoudites, c’est-à-dire plus de la moitié de la production actuelle de pétrole brut (83 Mb/j) !

Christophe de Margerie, pdg de Total. En décembre à Doha, celui que l’on surnomme « Big Moustache » a prévenu que la production de brut atteindra son pic au cours de la prochaine décennie. Au-delà de cette date, c’est « le point d’interrogation », a-t-il mis en garde. Et si c’était plus tôt ?

Le tour de force sur lequel comptent Total, Shell et les autres majors pour maintenir à flot l’économie de croissance est en soi vertigineux. Où trouver l’équivalent de la production de quatre Arabies Saoudites, alors que l’industrie fait face à une accélération du déclin de la production existante, et se trouve de surcroît vouée à trouver et à exploiter les nouveaux champs dans des conditions sans cesse plus extrêmes ?

Helle Kristoffersen et à Guillaume Chalmin ont accepté de fournir ici la liste des courses nécessaires à l’industrie pétrolière pour parvenir à pomper ces faramineux 45 Mb/j de capacités de production supplémentaires.

Ces capacités nouvelles attendues, ce sont d’une part des champs entièrement nouveaux, et d’autre part des champs déjà en production dont Total estime qu’il sera possible de relancer les extractions.

Du côté des champs nouveaux, voici ce que donne l’addition planétaire soumise par la direction de Total :

- sables bitumineux, essentiellement au Canada : + 7 Mb/j (!)

- Irak : + 5 Mb/j

- offshore très profond au large du Brésil : + 3 à 4 Mb/j

- réservoirs « compacts » en Amérique du Nord (huiles de schiste pour l’essentiel) : + 2 à 4 Mb/j

- la direction de Total mentionne également plusieurs nouvelles ressources en cours de prospection en Afrique, dans le grand Nord ou au large de la Guyane, dont la production future est admise comme étant plus incertaine ; d’après les chiffres avancés, l’ensemble de ces ressources représente a priori un potentiel de production supplémentaire de + 2 à 5 Mb/j.

Dans le meilleur des cas, Total obtient donc un total de quelque 25 Mb/j de capacités d’extraction issues de puits qui n’existent pas encore.

Où trouver les 20 ou 25 Mb/j restant pour parvenir à l’objectif souhaité de 45 Mb/j supplémentaires ? La direction de Total n’a pas fourni de réponse directe à cette question pourtant décisive.

Les deux hauts cadres de Total que j’ai interrogés n’ont pas souhaité fournir de liste, même approximative, des principales régions pétrolifères existantes dans lesquelles ils jugent qu’il sera possible de stopper, ou au moins de freiner l’hémorragie, c’est-à-dire l’épuisement des réserves et le déclin engagé ou imminent des extractions d’un nombre de plus en plus important de puits anciens. Seul le cas des Etats-Unis a été évoqué, en terme peu optimistes, comme nous allons le voir.

Mme Kristoffersen et M. Chalmin ont notamment refusé de d’avancer des éléments chiffrés concernant les pays de l’Opep et la Russie, se justifiant par l’opacité des données disponibles. Dommage, car l’Opep et la Russie contrôlent l’essentiel des réserves prouvées d’or noir encore disponibles, mais font également partie des producteurs les plus anciens...

Le directeur scientifique de Total, Jean-François Minster, m’a pourtant indiqué en avril que « dans les pays de l’Opep ou de Russie, les taux de déclin peuvent atteindre 6 à 9 % par an ». Des chiffres bien supérieurs aux moyennes mondiales couramment admises, situées pour l’heure entre 2 et 5 % par an.

Pour répondre (indirectement, donc) à mes questions sur les 20 à 25 Mb/j manquant à l’addition totale des capacités nouvelles escomptées par Total, Helle Kristoffersen, directrice de la stratégie et de l’intelligence économique du groupe, a évoqué le montant colossal des investissements nouveaux consentis par l’industrie pétrolière un peu partout dans le monde : 600 milliards de dollars, rien qu’en 2011 (soit près du quart du PIB de la France) ! Toutefois les retards très importants subis par Total et ses partenaires dans le développement du champ géant mais difficile de Kachagan, en mer Caspienne, ou encore les impasses techniques rencontrées dans le grand Nord notamment par BP, montrent que déverser des milliards ne suffit plus à garantir une production.

Les huiles de schiste nécessitent de forer « dix à cent fois plus de puits »

Guillaume Chalmin, chargé de la stratégie d’exploration et de production de Total, a pour sa part insisté sur les progrès de la sismologie et des techniques de récupération. Il reconnaît néanmoins sans peine que ces progrès, une fois mis en oeuvre, ne garantissent en rien un accroissement de la production des champs anciens. La direction de Total fait par ailleurs part de son scepticisme à l’égard du « miracle » des huiles de schiste promis par certains outre-Atlantique. Helle Kristoffersen souligne que l’extraction de ces réservoirs compacts nécessite de creuser « de dix à cent fois plus de puits » que pour du pétrole conventionnel. Jamais les Etats-Unis ne redeviendront auto-suffisants grâce à eux, précise-t-elle.

Au 46e étage de la tour Total à La Défense (vu duquel le monde peut sembler malléable), on donne l’impression de s’être résolus à s’accommoder d’inconnues énormes.

Le scénario prospectif à trous qu’avance Total peut être comparé avec celui publié en juin par Leonardo Maugeri, ancien dirigeant du pétrolier italien ENI, et considéré aujourd’hui comme le plus ’optimiste’ des pronostics disponibles.

Cette comparaison a de quoi laisser sceptique.

L’analyse de Leonardo Maugeri, en particulier son estimation d’un rythme lent de déclin de la production existante, a été jugé totalement irréaliste par plusieurs experts indépendants de premier plan, dans des tribunes publiées sur [oil man], sur le site du Financial Times, ou encore sur le principal site américain consacré au pic pétrolier, [TheOilDrum].

Mais sur le versant des capacités de production nouvelles attendues, c’est cette fois la direction de Total qui se montre beaucoup plus optimiste que Leonardo Maugeri.

Maugeri débute en effet son rapport en affirmant que ces nouvelles capacités de production pourraient, dans l’absolu, atteindre 49 Mb/j dès 2020. Mais il ramène ensuite ce chiffre à 29 Mb/j - ce qui est déjà supérieur à ce que l’industrie a jamais réussi à accomplir dans un laps de temps aussi court -, en prenant en compte, dit-il, des « risques » et des « restrictions » d’ordre à la fois technique et politique. On est très en-deçà des 45 Mb/j supplémentaires à l’horizon 2025 prévus par Total. (Les cinq années qui séparent les dates butoir des deux pronostics sont relativement peu significatives, puisqu’il faut compter de sept à dix ans pour mettre en production tout nouveau champ.)

Les capacités de production nouvelles attendues par Total apparaissent donc beaucoup plus massives que celles envisagées par le plus optimiste des experts pétroliers.

Qu’en conclure ? Au moins ceci : chez Total ou ailleurs, l’incertitude dans laquelle baigne désormais l’industrie la plus vitale pour l’avenir de l’économie mondiale semble atteindre un degré ahurissant.

La difficulté à renouveler les réserves épuisées est désormais une réalité centrale pour cette industrie, du géant américain Exxon, qui n’est parvenu à reconstituer que 95 % de ses stocks d’or noir pompés au cours des dix dernières années, au ’petit’ pétrolier franco-britannique Perenco, qui fait face à un effondrement de ses perspectives de production.

Le pdg de Total, Christophe de Margerie, a joué une musique dissonante lors de la dernière grand-messe annuelle de l’industrie de l’or noir. En décembre au Qatar, il a évoqué la question du pic pétrolier, un tabou pour les dirigeants des autres majors. D’après ’Big Moustache’, la production mondiale de brut atteindra son maximum au cours des années 2020, à 95 millions de barils par jour (Mb/j) contre 83 Mb/j aujourd’hui.

Au-delà, c’est « le point d’interrogation », a reconnu De Margerie, tempérant néanmoins aussitôt : « Nous disposons d’énormément de ressources. Le problème, ce ne sont pas les ressources, c’est savoir comment les extraire, d’une manière acceptable. »

Guillaume Chalmin insiste : les 45 Mb/j de capacités supplémentaires qui doivent impérativement être mis en production pour espérer atteindre le niveau de production de brut totale de 95 Mb/j promis par le pdg du Total, « ce n’est pas de la communication ».

Toutefois, cette prédiction fantastique n’a pas la moindre chance de se réaliser si jamais les banquiers et les assureurs ne sont pas convaincus de son réalisme (la banque globale HSBC ainsi que la doyenne des compagnies d’assurance, la Lloyd’s, font déjà part de doutes profonds). On peut craindre que l’existence nécessaire d’une telle condition auto-réalisatrice pèse sur la crédibilité de l’ensemble du pronostic défendu ici par Total.

Autrement dit, il est décidément plausible que le « point d’interrogation » situé par Christophe de Margerie quelque part au cours de la décennie 2020, surgisse en fait bien plus tôt.



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Source : Oil man

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