Ukraine, Thaïlande : derrière les révoltes, la crise de la civilisation fossile

7 mars 2014 / Nafeez Ahmed (The Guardian)

De l’Ukraine au Venezuela et à la Thaïlande, les révoltes se multiplient. Leur vrai cause : la triple crise alimentaire, énergétique et climatique. Ce que dit la rue, c’est que la civilisation a atteint sa limite de validité.


L’ère post-crise de 2008, y compris 2013 et début 2014, a vu la persistance et la prolifération des troubles civils sur une échelle jamais été vue auparavant dans l’histoire humaine. Rien que le mois dernier, nous avons assisté à des émeutes au Venezuela, en Bosnie, en Ukraine, en Islande et en Thaïlande.

Ce n’est pas une coïncidence. Les émeutes ont leurs racines dans l’effet des mêmes forces économiques régressives sur tous les continents de la planète. Ces forces elles-mêmes sont symptomatiques d’un processus plus profond, alors que nous passons de l’ancienne ère industrielle à base de combustibles fossiles vers autre chose.

Même avant que le printemps arabe ait éclaté en Tunisie en décembre 2010, les analystes de l’Institut des systèmes complexes de Nouvelle-Angleterre avait averti du danger de troubles civils liés à l’escalade des prix des denrées alimentaires : « Si l’indice des prix de la nourriture établi par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) s’élève au-dessus de 210, cela pourrait déclencher des émeutes dans de nombreuses régions du monde. »

Les jeux de la faim

Le scénario est connu. La flambée des prix alimentaires en 2008 a coïncidé avec l’éruption de l’agitation sociale en Tunisie, en Égypte, au Yémen, en Somalie, au Cameroun, au Mozambique, au Soudan , à Haïti, en Inde, entre autres.

En 2011, les hausses de prix ont précédé les troubles sociaux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord - Égypte, Syrie, Irak, Oman, Arabie saoudite, Bahreïn, Libye, Ouganda, Mauritanie, Algérie.

L’année dernière a vu les prix alimentaires atteindre pour la troisième année consécutive les niveaux les plus élevés jamais enregistrés depuis la création de l’indice, avec les flambées de violences correspondantes en Argentine, au Brésil, au Bangladesh, en Chine, au Kirghizistan, en Turquie et ailleurs.

En une dizaine d’années, l’indice des prix alimentaires de la FAO a plus que doublé, passant de 91,1 en 2000 à une moyenne de 209,8 en 2013. Comme le professeur Yaneer Bar-Yam, président fondateur de l’Institut des Systèmes Complexes, l’a déclaré récemment au magazine Vice :

« 210 sur l’indice de la FAO est le point d’ébullition et nous y sommes depuis dix-huit mois... Dans certains cas, le lien causal est évident, dans d’autres, étant donné que nous sommes sur le point d’ébullition, quelque chose d’autre déclenche les troubles. »

Mais l’analyse par Bar-Yam des causes de la crise alimentaire mondiale ne va pas assez loin pas. Elle se concentre sur l’impact de l’utilisation des terres agricoles pour les agro-carburants et la spéculation financière excessive sur les denrées alimentaires. Ces facteurs ne font qu’effleurer le problème.

La dangereuse dépendance au fossile


- Oléoduc en Ukraine -

Les cas récents de révoltes montrent le lien entre les troubles civils et un système alimentaire mondial de plus en plus volatil, mais aussi que la racine de ce problème se trouve dans la non-viabilité croissante de la dépendance chronique de notre civilisation aux combustibles fossiles.

En Ukraine, les chocs précédents des prix alimentaires ont eu un impact négatif sur les exportations de céréales, contribuant à l’intensification de la pauvreté urbaine en particulier. Les niveaux de l’inflation domestique sont sous-estimés dans les statistiques officielles : les Ukrainiens dépensent en moyenne près de 75 % de leurs revenus pour les factures domestiques.

De même, pour la majeure partie de l’année dernière, le Venezuela a souffert de pénuries alimentaires continuelles venant des dysfonctionnements de gestion, avec une inflation record sur dix-sept ans due surtout à la hausse des prix des denrées alimentaires.

Alors qu’ils sont dépendants d’importations alimentaires de plus en plus coûteuses, ces deux pays vivent une grave crise énergétique qui va s’approfondissant. L’Ukraine est un importateur net d’énergie, après avoir atteint un pic de sa production pétrolière et gazière en 1976. Malgré l’excitation sur ses potentiels de schiste, la production de pétrole de l’Ukraine a diminué de plus de 60 % au cours des vingt dernières années, à cause de problèmes géologiques et d’un manque d’ investissements.

Actuellement, environ 80 % du pétrole de l’Ukraine, et 80 % de son gaz sont importés de Russie. Les prix du gaz naturel russe ont presque quadruplé depuis 2004. Les prix de l’énergie sous-tendent la flambée de l’inflation qui entraine des taux de pauvreté terribles pour les Ukrainiens moyens, exacerbant les divisions sociales, ethniques, politiques et sociales.

La récente décision du gouvernement ukrainien de réduire considérablement les importations de gaz russe aggravera la situation, car les sources d’énergie alternatives moins chères sont rares. L’espoir que les sources d’énergie domestique pourraient sauver la situation sont minces, et ni le schiste, ni le nucléaire ne sont des solutions viables.

Un rapport fuité de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) révèle que les propositions de prêt de 300 millions d’euros pour rénover les 15 réacteurs nucléaires vieillissants appartenant à l’État vont doubler le prix de l’électricité d’ici 2020.

Le Venezuela malade de son cher pétrole


- Dans le bassin de l’Orénoque -

Au Venezuela, même histoire. Les réserves de pétrole du pays étaient estimées par le Oil and Gas Journal à 99,4 milliards de barils. En 2011, elles ont été révisées à la hausse à 211 milliards de barils, et plus récemment par l’US Geological Survey à 513 milliards de barils, estimations basées sur la découverte de réserves de pétrole extra-lourd dans la ceinture de l’Orénoque.

Mais les coûts très élevés de la production et du raffinage de ce pétrole lourd par rapport au pétrole conventionnel signifient que les nouvelles découvertes n’ont guère atténué l’escalade du prix de l’énergie et les défis économiques du Venezuela. La production de pétrole du Venezuela a atteint un sommet autour de 1999, et a diminué d’un quart depuis lors. Sa production de gaz a atteint un sommet vers 2001, et a diminué d’environ un tiers.

En même temps, alors que la consommation nationale de pétrole augmentait de façon constante – elle a presque doublé depuis 1990 - la production était consommée localement, avec pour résultat des exportations nettes de pétrole en chute libre de près de la moitié depuis 1996. Comme le pétrole représente 95 % des recettes d’exportation et environ la moitié des recettes budgétaires, ce déclin a réduit la possiblité pour l’Etat de soutenir des programmes sociaux.

Le facteur oublié : le climat

Ces conditions locales sont exacerbées par les réalités structurelles globales. La hausse des prix des denrées alimentaires, elle aussi, est symptomatique d’une série de problèmes qui se combinent.

La dépendance excessive de l’agriculture mondiale aux combustibles fossiles signifie que les prix alimentaires sont invariablement liés à la flambée des prix du pétrole. Naturellement, les agrocarburants et la spéculation sur les produits alimentaires pousse les prix encore plus haut, et seule l’élite financière y trouve son avantage alors que les classes moyennes et inférieures sont les plus touchées.

Ce qui devrait sauter aux yeux est le rôle du changement climatique. Des médias japonais ont dévoilé le projet du deuxième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental des Nations Unies sur les changements climatiques (GIEC) : il estime que, tandis que la demande alimentaire augmentera de 14 %, la production agricole mondiale va baisser de 2 % par décennie en raison du réchauffement mondial, et fera des dégâts de 1 450 milliards de dollars d’ici à la fin du siècle. Ce scénario est basé sur un réchauffement prévu de 2,5 degrés Celsius.

C’est une estimation très prudente. Considérant que l’agriculture industrielle voit déjà ses rendements plafonner dans les principales régions de production, l’interaction des crises environnementales, énergétiques et économiques suggère que la simple routine ne suffira pas.

L’épidémie d’émeutes mondiales est le symptôme d’une défaillance du système mondial : la forme actuelle de civilisation a dépassé sa limite de validité. Nous avons besoin d’un nouveau paradigme.

Malheureusement, descendre dans la rue pour manifester n’est pas la réponse. Ce qui est nécessaire, c’est la vision vers un changement de civilisation basée sur le pouvoir du peuple et une véritable éthique.

Il est temps que les gouvernements, les entreprises et le grand public se rendent compte que nous entrons rapidement dans une nouvelle ère post-carbone, et que plus vite nous nous y adapterons, plus grandes seront nos chances de redéfinir avec succès une nouvelle forme de civilisation en harmonie avec le système terrestre.

Mais si nous continuons à suivre une politique de l’autruche, nous irons vers le pire.




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Source et photo du chapô : The Guardian.

Traduit pour Reporterre par Elisabeth Schneiter.

Nafeez Ahmed dirige l’Institut pour la recherche et l’élaboration des politiques.Il a publié Guide de l’utilisateur à la crise de civilisation.

Illustrations :
. Indice FAO : FAO
. Oléoduc en Ukraine : Presstv
. Dans le bassin de l’Orénoque : Paix et développement
. Climat : Tree hugger.

Lire aussi :
- Négliger le changement climatique conduit à la guerre
- « L’agriculture biologique peut nourrir le monde »

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