Un piano dans un cargo - et oui, c’est un vélo ! Le boom des vélos-cargos

21 septembre 2015 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Pour transporter charges et gros colis, pour déménager ou déplacer un piano, on n’a pas forcément besoin d’une auto ou d’une camionnette. Reporterre a été voir les afficionados d’une petite machine qui pourrait bien révolutionner nos villes : le vélo-cargo.

Aux alentours de la Place des Lices à Rennes, le long de la Loire à Nantes ou dans les ruelles parisiennes, vous les avez sans doute déjà croisés. Casiers à l’avant ou remorques à l’arrière, ils pédalent entre les bus et les scooters. Les vélos cargos débarquent dans les villes françaises.

Il y a les familles qui promènent leurs bambins à l’avant d’un triporteur. Il y a les coursiers, tirant une carriole croulant de colis. Il y a les vélos-cafés, vélos-plombiers, vélos-glaciers, vélos-coiffeurs. Tous ont un point commun : ils circulent sur une bicyclette à deux ou trois roues permettant de transporter des charges importantes, de 30... à 300 kilos !

Un essor qui ne se dément pas

Olivier Girault fait partie de Tout en vélo, une société coopérative (Scoop) rennaise spécialisée dans la logistique urbaine à vélo. Lancée en 2012 par deux accros de la petite reine, la petite entreprise ne connaît pas la crise. « Nous transportons plus de 1000 kilos de colis par jour, et ce volume est en constante augmentation », confirme Olivier Girault. « Pour le transport de petits colis, le vélo-cargo, c’est l’avenir. »

Fort de ce succès, ils ont d’ailleurs lancé un atelier de fabrication de remorques « sur mesure ». Et les commandes affluent. « Glacier, jardinier... il y a une multitude d’activités que l’on peut faire à vélo ! »

A Nantes, l’association Les boîtes à vélo réunit une vingtaine de ses travailleurs cyclophiles. « En six mois, nous avons reçu huit nouvelles demandes d’adhésion », remarque Philippe Bourgine, informaticien, cycliste et membre du collectif. « Il y a un fort engouement auprès des petits entrepreneurs. »

Côté particuliers, le vélo-cargo fait aussi des émules. Sur le site de l’association Paris Cargo Bike, des parents comme Tiphaine racontent comment ils l’utilisent quotidiennement, « pour conduire les enfants à l’école, aller au travail, transporter les courses ou les colis lourds. »

Sur ses remorques, Tout en vélo peut transporter jusqu’à 300 kilos !

Une tendance de fond

Effet de mode ? Non, répond sans hésitation Frédéric Héran. Économiste des transports, il est notamment l’auteur du Retour de la bicyclette. Pour lui, l’essor du vélo-cargo correspond bien à une tendance de fond. « Dans les années 30, nombre d’artisans se déplaçaient en triporteur, et chaque foyer avait sa remorque », explique-t-il. Le vélo-cargo n’a donc rien de nouveau, même si des années de culture automobile l’ont gentiment placé aux oubliettes.

« Nous redécouvrons à présent les énormes possibilités de la bicyclette », poursuit le chercheur. « Et les vélos-porteurs sont une réponse innovante pour beaucoup d’entreprises. » De fait, les professionnels ne tarissent pas d’éloge sur leur monture : plus de problème de stationnement et finis les embouteillages ! L’investissement de départ est également bien moindre que pour un véhicule : « Avec 8000€, vous pouvez acheter une remorque et un vélo à assistance électrique », calcule Olivier Girault.

Un intérêt pas seulement écologique

Un coût avantageux, tant pour l’entreprise que pour le client. Fin août, Cécile Lavocat a ainsi fait appel aux déménageurs cyclistes de Chronovélo. En trois coups de pédale, ils ont emmené son piano dans son nouveau logis, quelques rues plus loin. Total de l’opération : 84 €. « Les tarifs des déménageurs classiques étaient bien trop cher, pour 300 mètres de distance, je ne pouvais pas payer », précise-t-elle. « Et puis, c’est écolo... et rigolo ! »

Cécile a pu déménager son piano avec un vélo-cargo (voir aussi photo du chapô)

Noémi Poulain-Guillemin est praticienne de massages bien-être, et amatrice du deux-roues. En 2014, plutôt que d’ouvrir un salon à Nantes, elle décide de se rendre chez les particuliers en triporteur, sa table de massage bien sanglée à l’avant. Pour elle, son véhicule est une vitrine : « Les gens me voient passer et me reconnaissent, ils apprécient le côté écologique. »

Même constat pour Marion Bonilli, libraire de son état. Tous les week-ends, elle promène ses quarante kilos de bouquins dans les rues de la capitale mariligérienne. « Je suscite beaucoup de curiosité », s’amuse-t-elle. « Je n’ai jamais eu un contact aussi exceptionnel avec les clients. »

Tous mettent en avant le temps gagné, le stress évité et le plaisir de travailler en bicyclette... surtout quand il ne pleut pas ! « L’inconvénient, c’est vraiment la météo », confirme Noémi Poulain-Guillemin. « Certains matins d’hiver, il faut se motiver ! »

Marion Bonilli se promène à Nantes en vélo pour vendre des livres.

L’enjeu du dernier kilomètre

Tout aussi pratique, le vélo-porteur sert aussi à aller faire ses courses ! Une idée simple au premier abord, mais qui pourrait être révolutionnaire, si on en croit Frédéric Héran : « L’enjeu est énorme, le transport des achats par les ménages sur les derniers kilomètres représentent 50 % du volume de marchandises transporté en ville. »

Le chercheur parle à ce propos d’un scandale : « La grande distribution, avec ses immenses parkings et ses hypermarchés, nous fait croire qu’on ne peut faire les courses qu’en voiture. » Or le panier d’achat ne dépasse pas en moyenne les 40 kilos... un poids tout à fait portable à bicyclette ! « La moitié des déplacements motorisés liés au transport de marchandises pourrait se faire à vélo », martèle Frédéric Héran.

Des politiques à la traîne

Alors qu’est-ce qui bloque ? « Il y a des croyances fortes, comme celle du no parking no business », observe l’économiste. Un commerce ne fleurira que s’il dispose de stationnements à proximité. Or pour lui, « les parkings stérilisent l’espace public et tuent l’urbanité. » Petit signe d’espoir, de nombreuses municipalités, comme Strasbourg, proposent depuis peu des places réservées aux vélos-cargos.

Autre idée reçue, les cargo-bikes gêneraient la circulation en centre-ville. « C’est faux de dire qu’on dérange ! » s’insurge Olivier Girault. « La cohabitation avec les transports en commun peut très bien se passer, surtout si c’est pensé pour. » Pistes cyclables délimitées, vitesse de circulation modérée, sensibilisation des automobilistes... les solutions pour améliorer la coexistence existent. Reste à les appliquer.

« Il faut faire une place aux cyclos dans la ville », poursuit Olivier Girault. Comme lui, les adeptes du vélo-porteur transportent dans leurs sacoches une autre vision de l’urbanité de demain : une ville moins encombrée, moins polluée, moins stressante... bref plus agréable à vivre.




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Lire aussi : Les nouveaux entrepreneurs prospèrent en vélo

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. Déménagement piano : Crédits Cécile Lavocat
. Librairie vélo : Suc-chou
. Rue : Tout en vélo

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