Vers une éthique de l’environnement

23 février 2010 / Jean Cornil

« La déshumanisation des rapports humains est le reflet de la dégradation de la nature. »


“ Et si l’aventure humaine devait échouer ”. Tel est le titre, provocateur, prémonitoire ?, d’un livre du naturaliste Théodore Monod paru en l’an 2000, à l’aube du troisième millénaire.

Il pose ce que je crois être la question centrale de ce nouveau siècle : l’espèce humaine aura-t-elle la capacité - le génie ? - de faire face à la transformation radicale de la nature, à freiner son dépérissement, à déjouer les ravages de la société thermo-industrielle depuis le milieu du XVIIIe siècle ? Saurons-nous éviter, comme l’écrit Serge Latouche, une sixième extinction des êtres vivants, la dernière ayant eu lieu il y a 65 millions d’années ?

L’altération, chaque jour plus inquiétante, des conditions de vie sur la terre nous conduit à redouter un destin apocalyptique. A imaginer l’impensé, l’impensable, la catastrophe absolue. L’extinction de la vie. Même si “ la catastrophe n’entrant pas dans le champ du possible avant qu’elle se réalise ne peut être anticipée. On ne se projette pas en elle ”, comme l’analyse Jean-Pierre Dupuy.

Edgar Morin, dans son étude des problèmes qu’il nomme de première évidence, et qui concernent toutes les nations et toutes les civilisations, met clairement en relief le péril écologique. Et le géophysicien André Lebeau, en ouverture de son livre consacré à l’engrenage de la technique, affirme : “ La transformation que connaît le système technique est le phénomène le plus gigantesque et le plus menaçant de tous ceux auxquels l’humanité a jamais été confrontée depuis ses origines ”. Savants et penseurs, avec mille nuances, se rejoignent, se croisent, varient dans les analyses mais aboutissent à un constat : il y a une urgence absolue, un défi majeur, radicalement nouveau, vertigineux : sauver la planète. Au-delà du slogan et des effets de mode, cette injonction se doit d’être au cœur du projet politique contemporain et non un chapitre, égaré parmi d’autres, de programmes par trop classiques, qui énumère de manière lénifiante la succession des problématiques traditionnelles. C’est notre rapport au monde de la nature qu’il faut réinterroger. Face au gouffre, l’époque requiert une nouvelle éthique.

Mais pourquoi la catastrophe la plus probable est-elle celle qui inquiète le moins ? Réponses du psychologue américain Daniel Gilbert : « Parce que le cerveau humain a évolué de telle sorte qu’il ne réagit qu’à des menaces présentant quatre caractéristiques précises que l’on retrouve dans le terrorisme et pas dans le réchauffement climatique ». D’abord nous ne réagissons qu’à des actes humains intentionnels : si un tyran sanguinaire ou un “ Etat-voyou ” se montrait à l’origine des dérèglements du temps, nul doute que cet enjeu deviendrait la priorité absolue du politique.

Deuxièmement, le réchauffement n’a pas de connotation morale : « Toutes les sociétés humaines ont des règles éthiques en matière de nourriture ou de sexualité, mais aucune n’en a en matière de chimie atmosphérique », écrit Daniel Gilbert. Si le changement climatique était causé par l’homosexualité ou les amateurs de ragoût de chaton, des millions de manifestants seraient déjà dans la rue ». Ensuite, le rapport au temps. La menace, même si elle se rapproche et s’accélère considérablement, reste cantonnée dans l’avenir plus ou moins lointain, celui des générations futures. Or nous ne réagissons qu’à un danger précis et immédiat. Enfin, si le changement se fait avec une certaine lenteur, il passera quasi inaperçu dans notre existence quotidienne. Bref, il n’est pas encore assez rapide pour mobiliser une part importante de l’opinion mondiale. Et Anne Crignon de conclure : “ Autrement dit, si Ben Laden était responsable du réchauffement, l’ennemi numéro un de la planète serait le réchauffement”.

Une révolution cognitive pour une prise de conscience de cet enjeu incommensurable devient impérative. “ La révolution verte est d’abord une révolution intérieure ”, écrit Charlotte Luyckx Verdin. Ce dont nous avons besoin pour affronter la crise écologique, c’est d’un changement des individus dans leur rapport au monde. “ Le Prométhée définitivement déchaîné, auquel la science confère des forces jamais encore connues et l’économie son impulsion effrénée, réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction pour lui ”, affirme Hans Jonas dans sa préface au Principe Responsabilité. Il faut tout repenser, notre rapport à l’univers, au monde, à la nature, à l’animal, aux autres, à soi. Entreprise haletante et démesurée où certains s’engagent, face à l’éclipse de la nature et à l’artificialisation du monde. Faire éclater nos certitudes et nos modèles face au temps, face à l’espace, face à l’histoire. Interroger nos habitudes de consommation, notre culture existentielle, nos valeurs, nos définitions du bonheur, notre sens de la vie, du progrès, de la science et de la technique.

Foisonnantes contradictoires, dans une quête perpétuelle, les points de vue éclosent, s’affrontent, se questionnent. Cette nouvelle relation à la nature pourrait s’exprimer, comme la conçoit Michel Serres, dans le cadre d’un contrat rééquilibré, une symbiose, entre l’homme et son environnement, chacun rendant service à l’autre et assurant sa survie. Aujourd’hui l’homme-parasite prend tout et ne rend rien.

La nature quitte la planète qui devient totalement modelée par l’entreprise humaine. Le monde n’est plus mystère, il est miroir. L’homme-dieu crée tout à son image. A l’inverse, ce contrat naturel octroierait à la nature les qualités d’un sujet de droit, ce qui suppose que “ la valeur suprême est la nature elle-même, c’est-à-dire la totalité des espèces vivantes ainsi que les milieux qui leur sont associés, autrement dit la biosphère ”.

C’est le principe de l’écologie profonde – la deep ecology – qui sacralise la nature. Nostalgie du sanctuaire face à l’emprise anthropocentriste. Retour au biocentrisme, à la nature sujet et non objet, selon laquelle “ une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique ”. Point de vue radical qui confierait des droits aux arbres, aux rivières, aux montagnes ! Thèse combattue férocement par Luc Ferry qui raconte le procès intenté en 1587 par des paysans contre une colonie de charançons, accusés de dévorer les vignobles. Thèse qui, pour le philosophe français, contrevient à la sensibilité écologique, laquelle naît justement de l’humanisme moderne qui place l’homme au-dessus de tout. Nécessité alors de concevoir la nature, ni objet ni sujet, mais comme un projet selon l’analyse de François Ost. Une vision dialectique, faite d’allers et de retours sans cesse répétés entre l’homme et son milieu.

Plus encore, à l’impérieuse nécessité de redéfinir fondamentalement notre rapport à la nature, la crise écologique dont nous commençons à ressentir les effets dramatiques, s’ajoute l’urgence de réfléchir à un nouveau rapport à nous-mêmes. Hélène Védrine : “ La réconciliation de l’homme avec l’homme ne passe plus par un changement de système mais par une attitude radicalement différente vis-à-vis de la nature, du travail, de la répression ”. Max Horkheimer et Theodor W. Adorno : “ Toute tentative ayant pour but de briser la contrainte exercée par la nature en brisant cette nature n’aboutit qu’à une soumission plus grande au joug de celle-ci ”. En d’autres termes, la culture de la domination de la nature, depuis la Bible en passant par le René Descartes de l’homme “ maître et possesseur de la nature ”, au travers de la raison triomphante et de la toute puissance des techno-sciences, aboutit aussi à l’exploitation et à l’asservissement de l’homme. La déshumanisation des rapports humains est le reflet de la dégradation de la nature. Suprématie de l’homme, hostilité vis-à-vis des végétaux, mépris envers les animaux, le monde désenchanté du vivant autorise toutes les conquêtes, tous les massacres. La planète est un grand réservoir pour satisfaire nos besoins et nos désirs compulsifs. Pour les théories classiques du libéralisme, inscrites dans le siècle des Lumières, la nature est d’ailleurs neutre. Elle ne compte que pour assouvir l’appétit gargantuesque de l’homme occidental jusqu’au triomphe actuel du capitalisme mondialisé.

En un sens, l’écologie est subversive car elle s’oppose à cette culture de domination. “ Domination des humains sur la plante et l’animal, de l’homme sur la femme, du civilisé sur le sauvage ”. Puisse-t-on s’inspirer un jour des convergences entre physique et éthique, comme chez les anciens, où la contemplation primait sur l’action et où “ … la rationalité de l’action humaine se fonde sur la rationalité de la nature ” (Pierre Hadot).




Source : Courriel à Reporterre. Ce texte est le premier chapitre du livre de Jean Cornil, Donner et recevoir, publié par Présence et Action Culturelles
(Adresse : rue Joseph Stevens, 1000 Bruxelles, Belgique. Tel : +32 2 545 79 11).

Lire aussi : Manifeste pour les « produits » de haute nécessité http://www.reporterre.net/spip.php?...



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