28 % des émissions françaises de CO2 ont leur source en Russie

Durée de lecture : 4 minutes

10 novembre 2011 / Audrey Garric (lemonde.fr)

L’importation de matières et d’énergie permet de dresser un nouveau bilan des émissions par pays. Et si l’on importe beaucoup, on émet beaucoup...


A votre avis, qui a la plus grande part dans l’empreinte carbone de la France ? L’agriculture, le bâtiment, les transports ou… la Russie ? Je vous l’accorde, la question paraît de prime abord saugrenue. On voit mal ce que ces pauvres Russes ont à faire avec nos émissions de gaz à effet de serre. Et pourtant, selon une étude parue dans la revue scientifique the Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), la réponse serait bien Moscou, lorsque l’on remonte l’ensemble de la chaîne du CO2, depuis la consommation des produits et services jusqu’à l’extraction des matières premières qui ont servi à leur confection.

En réalité, tout dépend de ce qu’on entend par empreinte carbone d’un pays. Traditionnellement, il s’agit de la somme de tous les gaz à effet de serre émis sur un territoire, par la combustion d’énergies fossiles par les centrales, voitures, bâtiments ou industries. Mais selon les scientifiques de l’étude, de l’Institut américain Carnegie et du Centre international pour la recherche sur le climat et l’environnement d’Oslo, un bilan carbone exhaustif devrait aussi intégrer les émissions générées par la fabrication d’ordinateurs, t-shirts et autres lampes que les pays importent.

Les chercheurs ont alors construit un nouveau modèle, permettant de suivre à la trace les émissions de carbone de 57 secteurs industriels et 112 pays, en remontant à l’origine de chaque molécule de CO2, depuis les pays où l’on extrait du charbon, du pétrole et du gaz jusqu’à ceux où l’on utilise ces combustibles fossiles pour produire des biens et services, et ceux, enfin, où l’on consomme ces produits. Seul point faible, les chiffres, issus des données du commerce international, datent de 2004.

Le résultat reste malgré tout un outil interactif très complet, comprenant un tableur des émissions par secteur et pays, assorti de cartes regroupant tous les échanges de CO2 à travers le monde entre les fournisseurs de combustibles et les consommateurs finaux d’énergie, biens et services. On peut ainsi voir combien de charbon extrait des mines australiennes est utilisé pour soutenir les modes de vie européens, ou quelle proportion des émissions de gaz à effet de serre du Japon, liées à l’énergie et aux biens et services consommés dans le pays, est issue du pétrole du Proche-Orient.

Penchons-nous maintenant sur le cas de la France. Les chercheurs ont produit trois graphiques qui représentent les différentes émissions de CO2 liées aux énergies fossiles (en mégatonnes). En ce qui concerne les émissions directes, produites par la combustion de carburants fossiles (des transports, logements ou industries), le camembert de gauche montre l’origine du carburant brûlé, là où il a été extrait. En ce qui concerne les émissions indirectes, liées à la consommation de biens et de services, le camembert du centre montre où elles ont été rejetées lors de la production de ces biens et services, et le camembert de droite celles où a été extrait le combustible nécessaire à cette production.

En clair, les émissions liées à la fabrication des produits et services fournis à la population française ont principalement été rejetées dans l’atmosphère hexagonale, à 55,3 %. Normal, en somme. Par contre, de par sa richesse en énergies fossiles, et en particulier en gaz, la Russie endosse 26,8 % des émissions liées aux extractions de gaz, pétrole ou charbon utilisés pour fabriquer les produits et services français. La Russie fournit aussi 34,9 % du carburant que nous brûlons en France.

Quel est l’intérêt d’un tel modèle ? Aider à l’élaboration d’un accord climatique mondial, en visualisant la chaîne des responsabilités et a contrario les retombées économiques liées à l’utilisation et à la production des combustibles fossiles. Il ne s’agit évidemment pas de dire que les Etats-Unis ou l’Europe sont entièrement responsables des biens qu’ils importent de Chine, ou que la Russie est responsable d’un tiers des émissions de CO2 de la France. Non, il s’agit de nuancer la responsabilité de l’utilisation de combustibles fossiles, en se penchant à la fois sur les quantités d’émissions rejetées et sur les avantages économiques tirés du commerce de ces carburants.



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Source : http://ecologie.blog.lemonde.fr/201...

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